Universalia in rebus : le réalisme de David Armstrong

18 février 2008

 

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David Armstrong est réaliste au sujet des universaux. Cependant, sa théorie n’est pas, comme il la qualifie lui-même (1997, p.22) une théorie « extrême » et se distingue ainsi du réalisme transcendant de Platon, pour qui les universaux sont aussi réels, mais séparés des particuliers. On applique le terme de « transcendant » à ce réalisme car ces universaux ne peuvent exister dans l’espace et le temps. Ils sont transcendants, c’est-à-dire, séparés des choses (universalia ante res).

Ainsi, pour Armstrong, la détermination qu’un certain universel existe n’est jamais une question a priori. Seule la science peut dire quelque chose au sujet de l’existence des universaux. Autrement dit, Armstrong rejette radicalement l’idée que l’on pourrait identifier les universaux avec les significations de termes généraux et rejette ainsi l’inférence de la signification d’un terme général à l’existence d’un universel correspondant. La césure entre les prédicats et les universaux est ici intégralement consommée.

La position d’Armstrong porte le nom de « réalisme immanent » ou encore de « réalisme scientifique a posteriori ». « Immanent », pour signifier que les universaux existent seulement dans leurs instances. Quant à « réalisme scientifique a posteriori », l’expression signifie que les universaux sont instanciés de façon contingente et que donc, c’est à la science plutôt qu’au moyen d’un raisonnement a priori, de nous dire quels sont les universaux qui existent.

Ainsi, Armstrong considère que les propriétés sont des manières dont sont les choses. Dans cette façon de définir les propriétés, on reconnaît l’existence d’un lien très intime entre les choses et les propriétés. Ce lien est justement ce qui permet à Armstrong d’évacuer les universaux non instanciés. En effet, une manière d’être d’une chose peut difficilement exister sans la chose. Autrement dit, les manières d’être ne peuvent pas flotter librement au dessus des choses. Ainsi, en « attachant » les universaux aux choses, le partisan des universaux comme manière d’être, ramène les universaux « sur terre » (1989, p. 169). C’est, ainsi, que l’idée aristotélicienne des « universaux dans les choses » (Universalia in rebus) (2001, p. 66) se pose en alternative à ce réalisme extrême. Cependant, bien que l’on puisse reconnaître que ce réalisme évacue la question des universaux non instanciés, il impose, néanmoins, un point de vue qu’Armstrong, lui-même, qualifie d’ « étrange » (1989, p. 169), à savoir la localisation en plusieurs endroits du même universel. En effet, maintenant que la propriété universelle est une manière d’être du particulier, deux particuliers pourront aussi partager le même universel, c’est-à-dire être entièrement et en même temps dans deux endroits différents.

F. Nef (2003) note l’étrangeté d’une telle construction métaphysique. A. Oliver (1996, p. 27), quant à lui, se demande « si les universaux aristotéliciens sont vraiment préférables aux universaux platoniciens ». Une entité dans deux endroits en même temps apparaît, en effet, d’emblée contradictoire. C’est, en effet, une bien mystérieuse propriété que celle d’être entièrement présente dans plus d’un endroit en même temps. Pour Oliver (1996, p. 13) « La réponse standard à cette intuition de mystère est faite sur mesure pour les particuliers ordinaires telles que les tables et les chaises, mais les universaux n’ont jamais été censé être comme ces sortes d’entités. » Revenir à des universaux non logés dans l’espace et le temps et exemplifiés dans des particuliers pourrait alors apparaître au regard des universaux aristotélicien finalement comme une solution plus cohérente.

Certes, le réalisme immanent satisfait notre intuition que les propriétés sont là où se trouvent leurs instances. Cependant, comment comprendre l’expression « entièrement présent dans un endroit particulier », si ce n’est comme « ici et dans aucune autre place » ?

 

Références

ARMSTRONG, D.M (1989b) Universals: An Opinionated Introduction, Boulder, Colo.: Westview Press, traduction française chapitre 5, G. Kervoas, dans Métaphysique contemporaine: propriétés, mondes possibles, personnes, textes réunis par E. Garcia et F. Nef., (2007) p. 143-184.

 

ARMSTRONG, D.M (1997) A world of State of Affairs, Cambridge, Cambridge University Press.

ARMSTRONG, D.M (2001) “Universals as Attributes”, in M. Loux, Metaphysics: Contemporary Readings, Routledge: New York, p. 65-92.

NEF, F. (2003) « Platonisme et tropisme : à propos d’une histoire des propriétés individuelles ou pourquoi Aristote à tort et Platon raison », dans S. Chauvrier (éd.), Actes du Colloque Le Réalisme des Universaux, Caen 28 février-2 mars 2001, Presses Universitaires de Caen.

 

OLIVER, A. (1996) “The Metaphysics of Properties”, Mind 105, p. 1-80.


L’unicité dans le multiple - l’extrémisme platonicien

14 février 2008

 

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Les propriétés mentales, selon un point de vue standard, hérité de la théorie fonctionnelle de l’esprit, sont réalisées de façon multiple. Ainsi, deux particuliers peuvent posséder la même propriété mentale. Un chien et un humain pourraient donc être dotés de la même propriété d’éprouver une douleur, par exemple. Cependant, avant de se demander si une propriété mentale peut être partagée par deux particuliers numériquement différents, il nous faut questionner l’intelligibilité d’une telle notion. Voulant alors clarifier cette situation, nous convoquons un problème antédiluvien.

Le problème des universaux est un des plus anciens problèmes philosophiques1. Ce problème peut prendre la forme suivante : comment des particuliers, numériquement différents, peuvent-ils avoir les mêmes propriétés ? Par exemple, comment des particuliers sphériques peuvent-ils partager la propriété d’être sphérique ? En posant ainsi le problème des universaux, celui-ci devient le « problème des propriétés ».

En dehors du fait de se demander si le problème des propriétés se confond avec celui des universaux, nous sommes face, ici, à un problème ontologique. Un problème ontologique n’est pas un problème au sujet de la connaissance ou de la pensée ou encore de la façon de parler de telle ou telle entité. Non, un problème ontologique est un problème au sujet des genres d’entités qui existent.

David Armstrong (1978, p. 41) formule ce problème, comme étant celui de savoir comment des particuliers, numériquement différents, peuvent être identiques en nature tout en étant néanmoins du même type. On pourrait plus simplement formuler la question ainsi : comment comprendre l’identité dans la différence ou l’unicité dans le multiple ? Dans la tradition philosophique de langue anglaise, le problème porte le nom de One over Many.

Les philosophes qui regardent les propriétés comme des universaux pensent contribuer à résoudre cette question de l’unicité dans le multiple. En effet, pour le réaliste, les universaux sont des entités qui peuvent être simultanément exemplifiées par différents objets. Ainsi, lorsque l’on considère cette pomme rouge, selon le réalisme, on détecte trois constituants : la pomme particulière, le rouge de cette pomme qui existe dans la pomme, et le rouge universel qui se manifeste dans le rouge de cette pomme et dans le rouge de toutes les autres pommes rouges. Pour le réalisme platonicien, posséder une propriété ne consiste pas à posséder une caractéristique interne particulière, mais à être en relation d’instanciation avec certains universaux ou certaines Formes appartenant à un autre monde. Sans la Forme de la rougeur, on ne pourrait pas remarquer la répétition des occurrences de rouge. Qu’y a-t-il alors dans la nature de l’universel lui-même qui fournit la fraction de rouge que nous voyons dans cette pomme ? Ce réalisme « extrême », en faisant exister une autre entité, la « Forme », à côté des individus distincts qui se ressemblent, ne peut répondre à cette question, car elle en soulève bien d’autres, comme par exemple : Comment et où ces objets abstraits existent-ils ? Comment interagissent-il avec les particuliers ? Que faire des propriétés non exemplifiées ? La question des propriétés non exemplifiées pose, en effet, l’existence d’universaux qui ne se trouvent pas dans le monde ordinaire de l’espace et du temps. Alors oui, même si ce réalisme est une réponse à ce problème de l’unicité sur le multiple, il nous laisse néanmoins avec notre ignorance.

 

(1) Pour un éclairage historique passionnant du problème des universaux, on peut consulter le livre d’Alain de Libera, La querelle des universaux : de Platon à la fin du Moyen Age, éditions du Seuil (1996).

 

Références

ARMSTRONG, D.M (197 8) Universals and Scientific Realism, Vol I: Nominalism and Realism, Cambridge: Cambridge University Press.


Entracte (la connaissance métaphysique)

6 février 2008

Le numéro 36 (2002) de la Revue de Métaphysique et de Morale (information de Mickaël Simon) est disponible gratuitement sur le site CAIRN. Le texte de E.J. Lowe, en particulier, intitulé La connaissance métaphysique est un modèle de clarté en ce qui concerne le projet métaphysique contemporain, projet au sein duquel les textes de ce blog s’inscrivent.