Pendant l’été, le blog s’absente. Ci-dessous un récapitulatif des 60 billets.
Merci pour tous les commentaires…
0. La place de l’esprit dans un monde physique
2. Comment attribuer un esprit à une chose ?
3. L’erreur phénoménologique se lon U.T Place
4. L’esprit dans un monde physique
5. Le physicalisme selon Jaegwon Kim
6. Le monisme neutre : alternative au physicalisme ?
8. Une théorie robuste : l’identité esprit/cerveau
10. Un monde clos : le principe de complétude
11. L’argument causal pour le physicalisme
13. Le mental : une pseudo causalité ?
14. Les simples propriétés de Cambridge
15. De Platon à Kim : “Etre réel”
16. La philosophie de l’esprit sans propriétés mentales ?
17. Le problème de la causation mentale : “Comment ?”
19. Le réalisme au sujet des propriétés
20. Le dualisme des propriétés
21. Une identité plus faible : l’identité des occurrences
22. La thèse de Davidson : l’anomisme du mental
23. Les événements selon Davidson
25. Frédéric Nef, métaphysicien
27. Une réponse au problème corps-esprit : l’ontologie dualiste de Descartes
30. Le mental : en dehors de l’espace ?
31. Ne pas savoir ce que cela fait d’être une chauve-souris : résistance au physicalisme ?
32. Résoudre le problème corps-esprit d’une façon radicale : le matérialisme éliminatif
33. Descartes, la science et le monde privé
34. Dans la peau de John Malkovich ou le problème des autres esprits
35. Le scarabée de Wittgenstein
36. Le fantôme dans la machine
37. Chasser le fantôme : les dispositions
39. David Armstrong, philosophe de l’esprit
40. L’illusion de la femme sans tête
41. L’argument de la réalisation multiple
42. L’esprit comme une machine
43. L’esprit de la machine à café
44. David Lewis : douleur du fou et douleur du martien
45. Une solution ontologiquement sérieuse : le fonctionnalisme d’Armstrong et de Lewis
47. L’argument des qualia inversés
49. L’argument de la chambre chinoise
50. L’intentionnalité : une marque du mental ?
51. La perspective intentionnelle
53. Elisabeth de Bohème, princesse physicaliste
54. Jaegwon Kim et l’émergence
55. Une image métaphysique du monde : les strates
56. L’intuition de la survenance
58. Terre-Jumelle ou l’esprit en dehors de la tête
59. Tyler Burge : l’externalisme social
60. Mauvaise nouvelle pour la causalité mentale : l’externalisme des contenus mentaux
Récapitulation
16 juin 2007Tyler Burge : l’externalisme social
8 juin 2007
L’argument de Terre Jumelle (voir billet précédent) veut montrer que certaines croyances, mettant en jeu des concepts de genre naturels, dépendent de certaines substances de notre environnement. Cet externalisme peut être nommé externalisme des genres naturels. Une seconde version d’externalisme, l’externalisme social est exposé par Tyler Burge (1979). L’argument de Burge consiste à montrer que les instituions sociales jouent aussi un rôle décisif dans la déterminations des contenus de nos pensées. D’une certaine façon, l’externalisme social de Burge vient compléter la thèse de Putnam, en le généralisant à l’ensemble des contenus.
L’expérience de Burge nous demande de considérer un locuteur (Fred) se retrouvant dans deux situations : une situation réelle et une situation contrefactuelle. Dans la situation réelle, Fred pense que le terme « arthrite » signifie une inflammation des os, alors que le terme « arthrite » signifie, en fait, une inflammation des articulations. En éprouvant des douleurs dans les doigts, Fred exprime sa plainte à son médecin en disant une phrase comme « j’ai de l’arthrite dans les doigts ». Le médecin rectifie et lui apprend que l’arthrite n’est pas dans les doigts, mais dans les articulations.
Dans la seconde situation, lorsque Fred se plaint à son médecin en prononçant la même phrase, ce dernier ne rectifie pas sa croyance. En effet, dans la situation contrefactuelle, le terme « arthrite » signifie une inflammation des articulations et des os. Ainsi, dans cette situation, la croyance de Fred est vraie. S’il nous fallait maintenant considérer la signification du terme « arthrite » tel qu’elle se définit dans la situation contrefactuelle, nous pourrions inventer un nouveau terme comme « tarthrite » qui signifierait une double inflammation des os et des articulations. Ainsi Fred, dans la situation contrefactuelle, ne croirait pas qu’il a de l’arthrite dans ses doigts, mais croirait qu’il a de la tarthrite et cette croyance serait vraie.
Ce que veut nous montrer cette expérience, c’est que le contenu de nos pensées dépend, de façon déterminante, des pratiques de la communauté linguistique dans laquelle nous sommes situés. Les deux croyances de Fred sont différentes, alors que Fred est le même. Ce que montre cette seconde expérience, c’est non seulement l’échec de la survenance des croyances et autres états intentionnels sur nos états psychologiques internes, mais aussi le fait, que tous les contenus de nos pensées sont larges et ce, bien au-delà des pensées concernant les seuls genres naturels. En effet, les états d’esprit de chacun des protagonistes des expériences externalistes dépendent de quelque chose de plus que les seules conditions physiologiques qui les composent.
La thèse externaliste au sujet des contenus exprime donc l’idée que le contenu des nos pensées est large, c’est-à-dire que le contenu n’est pas entièrement déterminé par les seules propriétés intrinsèques des individus. Cependant, si le contenu n’est pas déterminé entièrement par mes états internes quoi d’autre alors le détermine ? Quoi d’autre que mes propriétés intrinsèques pourraient déterminer ce que je pense ou ce que je crois ? Selon les expériences externalistes, ce que je crois ou pense ne dépend donc pas seulement de mes propriétés intrinsèques mais dépend aussi de mon environnement naturel, voire de l’opinion d’un expert.
Dans les deux expériences de pensée on procède de la manière suivante : deux sujets dont les états internes et les propriétés physiologiques sont exactement les mêmes sont placés dans des environnements différents. Ensuite, à la question de savoir si ces deux sujets possèdent les mêmes états mentaux, la réponse externaliste affirme que les contenus des états mentaux des deux sujets varie selon l’environnement. Autrement dit, la thèse externaliste affirme que les contenus de pensées ne sont pas déterminés par les événements internes. Ou encore, que les faits internes restent constants alors que les faits mentaux varient.
Ce que veut démontrer la thèse externaliste au sujet des états intentionnels, c’est que les contenus des pensées d’un agent ne surviennent pas sur l’ensemble de ses états internes ou que avoir des pensées, présuppose l’existence de choses externes au sujet. Peut-on affirmer pour autant que la différence des contenus entre les protagonistes des différentes expériences de pensée, permet d’individualiser de façon essentielle les états intentionnels ? Autrement dit, est-ce que « être une croyance que p », c’est avant tout posséder une structure sémantique ? Ce que soutient la thèse externaliste, c’est que les attitudes propositionnelles ne surviennent pas sur les qualités physiques intrinsèques des systèmes. Cependant, lorsqu’une entité est intrinsèquement semblable à une autre, elle possède le même réseau de propriétés intrinsèques satisfaisant un certain modèle fonctionnel. Cette similitude fonctionnelle n’entraînerait donc pas la similarité des attitudes propositionnelles ?
Références
- BURGE, T. (1979), “Individualism and the Mental”in P. French, T. Uehling, Jr. et H.K Wettstein éd., Midwest Studies in Philosophy, vol. IV, Minneapolis, University of Minnesota Press.
Terre-Jumelle ou l’esprit en dehors de la tête
3 juin 2007
La thèse externaliste est la thèse qui démontre que le contenu des pensées dépend du contexte de la personne qui produit cette pensée. Cette approche va à l’encontre de deux caractéristiques que l’on peut qualifier de « communes » ou d’ « ordinaires » concernant les significations et la référence. En effet, d’un point de vue commun, les significations des termes sont fixées par les états psychologiques de ceux qui les utilisent et en général, aussi, la signification détermine la référence. La thèse externaliste veut montrer qu’en modifiant l’environnement d’un agent, en supposant que cet agent quant à sa constitution reste exactement le même durant cette modification, les contenus de ses pensées varieront. Prenons un exemple.
L’argument classique en faveur de l’externalisme que Kripke (1972) initie en montrant que la référence des noms propres et des genres naturels est déterminée en partie par des facteurs causaux externes et historiques, est présenté par Putnam (1975) dans la célèbre expérience de pensée de « Terre Jumelle ». L’expérience nous demande d’imaginer une planète lointaine, avant l’année 17501, qui est exactement comme la Terre, exceptée qu’à la place de l’eau (H2O), il y a une substance à la composition chimique identique (XYZ). Néanmoins, les macros propriétés de cette substance sont supposées être exactement les mêmes que celles de notre eau sur Terre. Elle a le même aspect : incolore, inodore et sans saveur ; elle remplit les lacs et les océans et coule dans les rivières. Cependant, sur Terre ou sur Terre Jumelle, avant 1750, personne ne peut distinguer entre l’eau (H2O) et l’eau (XYZ). Ainsi, un individu sur Terre, Oscar, qui utilise le mot « eau » se référera à H2O et non à XYZ. Bien sur, Oscar, avant 1750, ignore que l’eau est H2O. Néanmoins, cela ne l’empêche pas de se référer à H2O quand il utilise le terme « eau ». De la même façon, un individu sur Terre Jumelle, Twin Oscar, réplique exacte, à la molécule près d’Oscar, en utilisant le même terme d’ « eau » se référera à XYZ et non à H2O. En conséquence, puisque le même mot « eau » est utilisé de la même manière dans les deux mondes et que les organismes jumeaux sont identiques dans l’ensemble de leurs aspects physiologiques, ce que veut dit Oscar sur Terre et ce que veut dire TwinOscar sur terre Jumelle, lorsque chacun prononce « l’eau est sans saveur », n’est pas identique.
Ce que veut montrer cette expérience, selon Putnam, c’est que la signification des mots, ce que nous voulons dire lorsque nous les utilisons, n’est pas dans la tête, mais dépend de l’environnement de celui qui les prononce2.
Cependant bien que l’expérience de pensée de Putnam établisse un externalisme sémantique, elle peut aisément être étendue aux contenus mentaux. Ainsi lorsque la conséquence sémantique de l’expérience de pensée est appliquée à l’interprétation d’un prédicat d’attitude mentale comme « croire que p », ce qui était alors pensé comme logiquement indépendant du monde extérieur, est en fait individualisé par sa relation aux objets externes.
Ainsi, lorsque Oscar sur Terre, avant 1750, prononce une phrase comme « l’eau est sans saveur », il exprime sa croyance que l’eau est sans saveur et cette croyance est vraie seulement si H2O est sans saveur. Le double d’Oscar sur Terre Jumelle quant à lui, parce que sa croyance n’est pas au sujet d’ H2O mais de XYZ, n’exprime pas la même croyance. Les conditions de vérité de la croyance provoquent des différences dans les croyances. En effet, si l’on individualise les croyances au moyen de leurs contenus, les croyances avec le même contenu seront vues comme étant du même type, alors que les des croyances ayant un contenu différent tomberont sous un autre type. Ainsi, l’on peut dire que les croyances particulières que nous avons dépendent de la relation, passée ou présente, aux différentes choses composant notre environnement. En conséquence, certaines croyances ne surviennent pas sur les états physiques internes des personnes.
1 1750 pose une date de la naissance de la chimie moderne à partir de laquelle, la composition chimique de l’eau est découverte.
2 La fameuse phrase de Putnam « Cut the pie any way you like, « meanings » just ain’t in the head” (1975, p. 227) montre bien que la différence entre les pensées d’Oscar et de TwinOscar ne sont pas seulement des différences d’indexation du terme « eau ». Si le terme « ici » lorsqu’il s’emploie pour désigner la ville de Rennes dans laquelle je me trouve et l’usage de ce même terme lorsque je suis à Paris, n’entraîne pas de différence dans la signification de ce terme, il n’en est pas de même pour le terme « eau ». Il n’y a en effet pas d’eau (H2O) sur Terre Jumelle. Je fais une erreur si j’utilise H2O, alors que je ne fais pas d’erreur avec le terme « ici » en changeant d’environnement.
Références
- KRIPKE, S. (1972) Naming and Necessity, in Davidson & Harman, Semantics of Natural Languages (Reidel) p. 253-355, 1980 ; trad. Franç. P. Jacob et F. Récanati, La logique des noms propres, Minuit, 1980.
- PUTNAM, H. (1974), “The Meaning of « Meaning »”, in Putnam (1975), Mind, Language and Reality: Philosophical papers, Vol. II. Cambridge University Press.

Publié par Francois Loth 

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