Survenir, mais encore !

29 mai 2007

 

56.jpg7.jpg

 

 

La caractéristique première du principe de survenance appliqué au mental, est une relation de dépendance du mental sur le physique ou sa converse, de détermination par le physique, du mental. Davidson interprète la notion de survenance de la façon suivante :

 

On peut interpréter cette survenance comme signifiant qu’il ne peut y avoir deux événements qui soient semblables sous tous leurs aspects physiques mais qui diffèrent sous un aspect mental quelconque, ou qu’un objet ne peut pas changer dans certains aspects mentaux sans changer dans certains aspects physiques. (1970, p.9 8)

 

Autrement dit, rien dans le mental ne pourrait exister à moins qu’il ne soit strictement impliqué par le physique. Pour prendre un exemple en dehors du domaine de l’esprit, on peut dire que la structure moléculaire est survenante à la structure atomique ou que l’élasticité survient sur la structure moléculaire sur lequel la sollicitation mécanique est réalisée. Dans ces deux exemples, la survenance est liée à une image métaphysique de la réalité conçue par niveaux.

 

La survenance (Kim 1993, p. 57-58, Horgan 1993, p. 566) est habituellement comprise comme étant une relation entre deux classes de propriétés. Cette relation exprime une dépendance entre ces deux classes. L’idée basique de dépendance est que si les propriétés A dépendent des propriétés B, alors les propriétés B déterminent les propriétés A. Si les propriétés B déterminent les propriétés A, alors il n’est pas possible que les propriétés B soient fixes alors que les propriétés A puissent encore varier. Autrement dit, il existe une relation de co-variation entre les propriétés et les propriétés B. Nous retrouvons ainsi l’idée intuitive de la survenance à savoir que si deux situations sont indiscernables quant aux propriétés B, elles le sont aussi, quant aux propriétés A.

 

De l’intuition basique de deux êtres physiquement identiques en tout point (voir billet précédent) partageant les mêmes propriétés mentales, nous établissons alors que la survenance de A doit nécessairement se produire chaque fois que B est instancié. Ainsi, de simple co-variation, la survenance (ici dans sa version forte), devient une thèse ontologique impliquant l’idée de la dépendance et de la détermination. En conséquence, lorsqu’une propriété mentale est instanciée à un instant t, dans un organisme c’est en vertu du fait que sa propriété physique de base l’est aussi à cet instant t. Nous pouvons la formuler ainsi :

 

[Survenance esprit-corps] Le mental survient sur le physique lorsque deux choses (objet, événement, organisme, etc.) exactement semblables par toutes leurs propriétés physiques ne peuvent différer en quelque aspect que ce soit par leurs propriétés mentales. C’est-à-dire, que l’indiscernabilité physique implique l’indiscernabilité mentale.

 

Ainsi, dans le cas d’une personne, par exemple, ressentant une douleur, le principe ci-dessus nous dit que la personne instancie nécessairement une propriété physique, c’est-à-dire un état neuronal formant la base survenante pour la douleur. Cette formulation de la relation de survenance montre donc à la fois qu’une co-variation existe entre les propriétés mentales et physiques et qu’une dépendance et une détermination les relient. Cependant, la survenance ne semble rien nous apprendre quant à la nature de cette dépendance ou détermination. Autrement dit, affirmer que le mental survient sur le physique n’explique pas la relation de dépendance entre le deux domaines. En conséquence, la relation de survenance n’apparaît donc pas comme une relation métaphysiquement « profonde ». Elle est une simple relation « phénoménologique » dans des schémas de co-variation.

 

Ce que donc nous indique la survenance du mental sur le physique est alors seulement l’existence d’une structure commune à toute une famille de positions que l’on peut ranger sous le vocable de « physicalisme ». Notion purement modale, la survenance est le signe que le mental ne peut exister en dehors du physique et flotter ainsi librement, en dehors de tout ancrage, dans le monde physique. Nous pouvons dire alors de la survenance qu’elle est l’indicateur de la dépendance du mental sur le physique.

 

Reste alors la question principale à laquelle la survenance ne répond pas – elle n’est en effet pas une explication - et qui est celle que pose l’image métaphysique d’une monde hiérarchisé par niveaux : quel lien la propriété supérieure entretient-elle avec la propriété de niveau inférieur ?

 

Ce que nous chercherons donc à savoir, c’est pourquoi A et B co-varient. L’identité est certainement la solution la plus économique, mais A pourrait causer B, ou les deux ensembles de propriétés A et B, pourraient avoir une cause commune, ou encore A pourrait être constitué de B ou encore être réalisé par B. Survenir, oui, mais encore !


Références

  • DAVIDSON, D. (1970) “Mental Events”, in Davidson (1980), Essays on Actions and Events., trad. Franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.
  • HORGAN, T (1993) “From Supervenience to Superdupervenience: Meeting the Demands of a Material World”, Mind, 102, p. 555-586.
  • KIM, J. (1993) Supervenience and Mind, Selected Essays, Cambridge, Cambridge University Press.

 


L’intuition de la survenance

24 mai 2007

 

54.jpg6.jpg

 

vaisseau-star-trek.jpg

 

 

Le recours au concept de survenance du mental sur le physique (Davidson 1970, p. 98), veut être un éclairage du lien que le mental entretient avec le physique. Manifestement enfanté par l’image d’une réalité stratifiée par niveaux (voir billet prédent), le concept de survenance permettrait de spécifier la nature du lien entre le physique et le mental.

Le concept de survenance est ainsi souvent présenté comme une forte intuition au sujet de la corrélation esprit/cerveau : deux êtres physiquement identiques en tout point partageraient les mêmes propriétés mentales.

Dans une histoire de téléportation de la série « Star Trek », on peut voir une personne monter sur un podium entouré de machines étranges. Bientôt, s’approchant de l’estrade, un technicien salue l’individu et se met à manipuler quelques boutons, déclenchant aussitôt un miroitement de l’air faisant brusquement disparaître la personne… pour mieux réapparaître à des milliers de kilomètres de là. Cependant, dans un épisode de la série, à un moment donné une erreur de transmission survient. Le personnage se voit alors téléporté simultanément en deux endroits différents. Il est alors dédoublé : deux copies de lui-même existant en même temps.

Les questions qui se posent au sujet des doubles sont alors les suivantes : Les deux personnages de la fable, répliqués physiquement à la molécule près, nous semblent-ils psychologiquement identiques ? Ont-ils le même humour par exemple ? Aiment-ils les mêmes plats ? Eprouvent-ils des douleurs de la même façon ? Notre intuition, manifestement, nous fait répondre « oui ». Les deux répliques semblables dans chacun de leurs aspects physiques, le seraient aussi dans chacun de leurs aspects mentaux.

Cependant, cette première intuition générale de survenance du mental sur le physique reste consistante avec l’épiphénoménisme, fait remarquer Papineau (2002, p. 37) et ne permet donc pas de soutenir la thèse d’un physicalisme ontologique minimum. En effet, les répliques pourraient être psychologiquement semblables dans la mesure où, comme l’original, leurs cerveaux causalement produiraient des états mentaux.

Ce que nous donne à penser l’intuition de la survenance n’est donc qu’une simple corrélation qui peut être consistante avec la thèse, que les états mentaux pourraient être causés par le cerveau sans qu’ils puissent posséder quelques pouvoirs causaux. Cette intuition élémentaire de la survenance ne rendrait alors compte que de la simple co-variation entre les différents états physiques et les différents états mentaux. Une telle conclusion apparaît alors non conforme avec les conclusions de l’argument causal.

Ce que nous montre la fable du télétransporteur de la série Star Trek, c’est que l’identité physique garantit l’identité des aspects mentaux à travers les possibilités de nos lois naturelles dont celle de l’épiphénoménisme. Autrement dit, notre intuition de survenance basée sur le slogan « aucune différence mentale sans une différence physique », ne suffit pas à écarter la possibilité que les propriétés mentales seraient ontologiquement distinctes des propriétés physiques.

 

Références

  • DAVIDSON, D. (1970) “Mental Events”, in Davidson (1980), Essays on Actions and Events., trad. Franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.

 

  • PAPINEAU, D. (2002) Thinking about Consciousness. Oxford: Oxford University Press.

Une image métaphysique du monde : les strates

19 mai 2007

 

53.jpg53.jpg

 

Le dualisme cartésien nous laisse avec un dualisme des substances et la possibilité de propriétés mentales sans lien avec la substance physique. Le dualisme contemporain des propriétés, quant à lui, construit son image métaphysique sur l’unique substance physique, mais laisse la possibilité à des propriétés mentales d’exister sans être réductibles. Autrement dit, pour le dualisme contemporain des propriétés, les propriétés mentales sont des propriétés de la substance physique. Ainsi, manifestement plus « ultime » que le dualisme contemporain, le dualisme cartésien des propriétés prend appui sur la substance mentale.

Néanmoins, contemporain ou cartésien, le dualisme installe le problème de la causalité mentale dans une zone métaphysique précaire. Existe-t-il en effet, une différence réelle entre ces dualismes ? La question ne demeure t-elle pas, pour les deux dualismes, celle-ci : comment une propriété non physique pourrait–elle exercer une influence causale physique ? La propriété non physique du dualisme contemporain des propriétés, c’est-à-dire, la propriété non physique d’une substance physique, peut-elle mieux que le dualisme cartésien, mieux que la substance non physique, exercer une pression causale dans le monde physique ?

C’est à l’intérieur d’une image métaphysique qui n’est plus dichotomique, mais hiérarchisée, que le dualisme contemporain des propriétés se construit. Il est en effet admis qu’il existe une série de niveaux constituée à partir d’une base élémentaire de particules microphysiques, et remontant d’un cran, d’atomes, de molécules et ainsi de suite jusqu’aux organismes supérieurs. Chaque entité d’un niveau est constituée entièrement des entités des niveaux intermédiaires et inférieurs. Ainsi, les entités de niveau haut sont déterminées par les structures méréologiques inférieures entièrement décomposables en parties. C’est cette relation asymétrique et transitive tout/partie qui construit cette hiérarchie de niveaux.

 

strates.png

 

Ce monisme ontologique consiste alors à admettre que les entités du niveau supérieur sont en un certain sens dépendantes ou déterminées par leurs propriétés de niveaux inférieur. En effet, les entités appartenant à un niveau donné sont supposées être caractérisées par des propriétés distinctes de ce niveau. La conductivité électrique par exemple est située au niveau moléculaire, d’autres fonctions comme la reproduction sont des propriétés que l’on rencontre au niveau cellulaire, etc. Les propriétés mentales quant à elle ne se trouvent qu’au niveau élevé des organismes supérieurs. Ainsi, les propriétés que les entités du niveau supérieur possèdent sont totalement fixées par les propriétés du niveau inférieur et les relations caractérisant leurs parties.

La question qui se pose alors au dualiste et d’une manière générale à la thèse standard du physicalisme non réductible, consiste à se demander comment les propriétés de niveau supérieur peuvent-elles être reliées aux propriétés des niveaux inférieurs ? Comment par exemple, les propriétés mentales de la conscience peuvent-elles être reliées aux propriétés neurobiologiques de l’étage inférieur ?

Il apparaît en effet, que cette image d’un monde stratifié par niveau accompagne le plus souvent un engagement en direction de la thèse non réductible pour le mental. Pour John Post (1991), chaque niveau de la hiérarchie est dépendant, mais ontologiquement distinct des éléments du niveau inférieur. On peut alors parler de survenance entre les niveaux. Pour Searle, ce qui est réalisé au niveau micro cause les processus psychologiques. Pour ce dernier, la conscience est ontologiquement irréductible aux propriétés émergentes du comportement des neurones (Searle 1992, p. 116).

L’argument causal pour le physicalisme ontologique, en intégrant le principe de complétude physique ou simple clôture comme prémisse, apparaît donc en adéquation avec cette ontologie de niveaux. Cependant, le physicalisme ontologique déduit de l’argument causal affirme essentiellement un monisme qui permet de penser soit (i) une identité des propriétés, soit (ii) que les propriétés d’ordre supérieur sont réalisées par des propriétés physiques de base. Quant à cette deuxième possibilité, qui est la thèse du physicalisme non réductible, rien dans le physicalisme ontologique ne vient expliciter le lien entre les différents niveaux ou ordres de propriétés. En écartant le dualisme des substances, le physicalisme ontologique laisse alors aux seules propriétés le moyen de pouvoir rendre compte du mental dans notre monde physique. Néanmoins le mystère du mental reste entier. Dans la mesure où ontologiquement, le niveau supérieur est réductible au niveau inférieur, qu’en est-il des propriétés supérieures ? Sont-elles réductibles elles aussi aux propriétés du niveau inférieur ? Quel lien peut-on envisager entre ces différentes propriétés ?

 

Référence

  • POST, J. (1991) Metaphysics: A Contemporary Introduction, New York, Parengon House.
  • SEARLE, J. (1992) The Rediscovery of Mind, Cambridge, MIT Press, trad. Franç., C. Tiercelin, La redécouverte de l’esprit, Paris, Gallimard, 1998.

Jaegwon Kim et l’émergence

14 mai 2007

52.jpg4.jpg

 

ithphi001.jpg

Les propriétés émergentes sont des propriétés nouvelles se manifestant au-dessus d’entités plus fondamentales et qu’on ne peut réduire aux propriétés de leur base.

L’émergence dont il est question dans les trois essais sur l’émergence de Jaegwon Kim, (recueil de textes traduits par Mathieu Mulcey, éditions Ithaque, novembre 2006) n’est donc pas une émergence que l’on pourrait qualifier de « résultante » ou d’ « additive » et qui consisterait à n’être rien de plus que l’addition des propriétés de sa base. Ainsi, la nouvelle propriété – la masse par exemple - qui émerge du meuble façonné par l’ébéniste et qui correspond à la somme des masses de ses parties, est certes nouvelle, mais pas au sens où le comprend l’émergentiste. L’exemple de la transparence de l’eau, par contre, apparaît comme une propriété nouvelle émergente dans le sens où elle est complètement étrangère aux propriétés de l’oxygène et de l’hydrogène. On pourrait, en effet, connaître entièrement les propriétés de l’oxygène et de l’hydrogène, mais ne pas savoir que lorsque ces entités se combinent d’une certaine manière, la substance nouvelle possède la propriété de la transparence.

Ainsi, l’ontologie émergentiste décrit un monde physique constitué de structures physiques simples ou composées. Cependant, pour ces dernières, ce qui les constitue ne sont pas de simples agrégats de structures simples. En effet, dans cette image métaphysique d’un monde stratifié par niveaux et s’élevant dans la complexité, chaque nouvelle strate voit naître une série de qualités nouvelles. Les propriétés nouvelles qui émergent de ces entités ne sont pas des propriétés structurelles dans le sens où elles seraient constituées par l’occurrence des propriétés et des relations des entités de la strate inférieure, non, elles sont nouvelles, parce qu’elles sont porteuses de nouveaux pouvoirs causaux primitifs.

Pour expliquer ce qu’est l’émergence et élucider les raisons d’un certain renouveau de la doctrine, Jaegwon Kim, à travers ses trois essais, examine la notion et la met face aux difficultés métaphysiques qu’elle génère : la nature du lien entre la nouvelle propriété et sa base, les pouvoirs causaux, l’image métaphysique d’un monde hiérarchisé. Si Jaegwon Kim se consacre ainsi à l’analyse puis à la critique de l’émergence, c’est que les propriétés mentales sont de bons candidats à l’émergence. On peut, en effet, supposer qu’éprouver une douleur, par exemple, émerge de l’activation de fibres C. Cependant, Kim n’est pas émergentiste. Son entreprise critique de l’émergence s’inscrit dans un chapitre plus général de son travail : le caractère intenable du physicalisme non réductible. Pour le dire brièvement, la thèse du physicalisme non réductible est un matérialisme qui postule l’existence de propriétés réalisées par ou fondées dans des propriétés physiques sous-jacentes, mais que l’on ne peut réduire à leur base. La thèse du physicalisme non réductible, si elle permet de rendre compte des propriétés mentales comme à la fois distinctes et déterminées du et par le mental, aura été la cible constante du philosophe soucieux de donner un contenu consistant à ces propriétés mentales.

Parmi les difficultés liées à l’introduction de la doctrine émergentiste, le problème central sur lequel Kim s’attarde dans son deuxième essai est celui de la « causalité descendante » (downward causation). En effet, les propriétés émergentes ne sont pas, pour les défenseurs de la doctrine, un épiphénomène. C’est-à-dire, que bien qu’on ne puisse pas les réduire, elles contribuent néanmoins à modifier causalement le monde. Ainsi, les propriétés émergentes ne confèrent pas seulement des pouvoirs causaux aux entités de la strate sur laquelle elles émergent, mais peuvent aussi affecter les entités du niveau inférieur. C’est pour cela que l’on dit que les structures émergentes sont engagées à la « causalité descendante ». Schématiquement la causalité descendante prend la forme suivante :

causalite-descendante.png

La propriété physique de base ou de premier niveau P détermine la propriété mentale émergente de second niveau M qui se trouve en rivalité causale avec P pour expliquer causalement P*, propriété physique de niveau bas.

La question qui se pose alors à l’émergentisme est celle du nouveau pouvoir causal de la propriété M ? Comment comprendre cette nouveauté ainsi que son caractère irréductible ? P peut-il faire le travail causal de M ? Si P est suffisant pour causer P*, que devient M ?

La réponse de Kim, développée dans le deuxième essai de ce recueil, consiste à montrer, dans un style analytique clair, que s’il est crucial pour la cohérence de la doctrine que les propriétés émergentes possèdent leurs propres pouvoirs causaux, alors elle doivent affronter le problème de la causalité descendante. “Si la causalité descendante s’effondre, l’émergentisme s’effondre” conclut Kim.


Elisabeth de Bohème, princesse physicaliste

9 mai 2007

 

51.jpg31.jpg

 

elisabeth-de-boheme.png

Le physicalisme - terme apparaissant au 20ème siècle - forme un mur contre lequel notre conviction d’agent, que nos états mentaux causent nos comportements, vient se heurter. Lorsque la princesse Elisabeth de Bohème questionne Descartes sur sa solution ontologique du dualisme des substances, elle se heurte aussi au mur physicaliste. Le 16 mai 1643, elle écrit à Descartes :

[…] Comment l’âme de l’homme peut déterminer les esprits du corps, pour faire les actions volontaires (n’étant qu’une substance pensante). Car il semble que toute détermination du mouvement se fait par la pulsion de la chose mue, à manière dont elle est poussée par celle qui la meut, ou bien de la qualification et figure de la superficie de cette dernière. L’attouchement est requis aux deux premières conditions, et l’extension à la troisième. Vous excluez entièrement celle-ci de la notion que vous avez de l’âme, et celui-là me paraît incompatible avec une chose immatérielle. (Princesse Elisabeth à Descartes, le 16 mai 1643)

Ce que demande la princesse Elisabeth à Descartes est un éclaircissement, au sujet de l’ontologie dualiste, à partir de l’angle physique qui nous permet d’appréhender la relation causale. En effet, la substance non étendue, dont l’attribut essentiel est la pensée, n’existe pas dans l’espace, n’a pas de composition chimique, n’est pas chargée électriquement, n’est sujet d’aucune force de gravité ou de magnétisme. Comment l’esprit pourrait-il, alors, sans aucune propriété physique, être la cause d’un déplacement physique ? Comment un événement dans un esprit immatériel pourrait-il affecter un événement matériel ? La distance métaphysique, instaurée par la thèse dualiste, entre les esprits et le physique, semble exclure tout contact physique entre les deux substances. Descartes répond que l’interaction causale entre le corps et l’esprit doit être prise comme primitive et qu’il serait faux d’entendre la relation de causalité entre le mental et le physique sur le modèle de la causalité physique. Il écrit, après avoir insisté sur la distinction ontologique des trois notions en jeu – le corps, l’esprit et leur union :

[…] lorsque nous voulons expliquer quelque difficulté par le moyen d’une notion qui ne lui appartient pas, nous ne pouvons manquer de nous méprendre ; comme aussi lorsque nous voulons expliquer une de ces notions par une autre ; car, étant primitives, chacune d’elles ne peut être entendue que par elle-même. Et d’autant que l’usage des sens nous a rendu les notions de l’extension, des figures et des mouvements, beaucoup plus familières que les autres, la principale cause de nos erreurs en ce que nous voulons ordinairement nous servir de ces notions pour expliquer les choses à qui elles n’appartiennent pas… (Descartes à Elisabeth, le 21 mai 1643)

Néanmoins, la princesse Elisabeth ne se résout pas à abandonner la position « physicaliste », et répond qu’il lui « serait plus facile de concéder la matière et l’extension à l’âme, que la capacité de mouvoir un corps et d’en être mû, à un être immatériel. » (Princesse Elisabeth à Descartes, le 20 juin 1643). Ainsi, à la stratégie de Descartes répondant à l’intuition « physicaliste » par l’existence d’une sorte de relation causale sui generis entre l’âme et le corps, et qui plus est sans aucune ressemblance avec ce que nous rencontrons dans le monde physique, la princesse réitère toute la difficulté qu’elle a de comprendre la notion de substance pensante. Cependant, en se demandant comment deux substances appartenant à deux catégories ontologiques différentes pourraient entrer en relation causale, la princesse Elisabeth questionne la relation causale elle-même. La recherche d’une affinité mutuelle, entre la cause et l’effet, n’est il pas caractéristique d’une certaine exploration de la relation causale qu’en terme contemporain on appelle « production » ? Un tel point de vue, pour le dire rapidement, considère que l’effet a été produit par une cause et que cette production peut être le processus d’une transmission (Salmon 1984) ou encore le transfert d’une quantité conservée (Dowe 2000, Kistler 1999).

Le problème que pose la princesse Elisabeth est donc celui du mental situé en dehors du domaine physique et du conflit que soulève notre compréhension intuitive de la causalité, à savoir qu’un effet est produit par une cause. Pour résoudre ce problème, devons-nous, à l’instar de Descartes, considérer que la cause mentale n’est pas une cause tout à fait comme les autres, qu’elle échappe aux présupposés de notre métaphysique causale comme la relation spatiale ? Peut-on, cependant, pour rendre compte de la causalité mentale, raisonnablement abandonner une structure causale essentielle du domaine physique comme la spatialité ? La réponse négative à cette question, est clairement explicitée par J. Kim :

[…] La possibilité de causalité entre différents objets dépend du système coordonné comme espace partagé dans lequel ces objets sont situés, un schéma qui individualise les objets par leurs « emplacements » dans ce schéma. Existe-t-il de tels schémas autres que l’espace physique ? Je ne crois pas que nous en en connaissions d’autre. (Kim 2005, p. 91)

 

Références

  • DESCARTES, R. (1989) Correspondance avec Elisabeth et autres lettres, J.M et M. Beyssade, Paris, Flammarion.
  • DOWE, P. (2000) Physical Causation, New York: Cambridge University Press.
  • KIM, J. (2005) Physicalism or Something near enough, Princeton, Princeton University Press.
  • KISTLER, M (1999) Causalité et lois de nature, Vrin.
  • SALMON, W. (1984) Scientific Explanation and the Causal Structure of the World, Princeton: Princeton University Press.

Dennett contre Searle

4 mai 2007

 

5.jpg2.jpg

 

En tant que philosophe cognitiviste, Daniel Dennett soutient l’idée que les êtres humains et les créatures non humaines traitent des informations et manipulent des représentations relatives à leur environnement. Cependant, c’est une chose pour le comportement d’une créature d’être guidé par des représentations, c’en est une autre, que de pouvoir apprécier cette compétence.

Pour Dennett, il n’y a pas seulement une différence de degrés entre les créatures, mais une différence en terme de genre entre les simples capacités représentationnelles (comme la capacité d’organismes simples ou celle du thermostat) et les capacités représentationnelles de haut niveau que sont les représentations de représentations. Pour Dennett, seules les créatures possédant ces capacités représentationnelles de haut niveau peuvent être qualifiées de « pensantes ». Certes, lorsque guidée par la représentation de certains aspects de son monde limité, une limace rampe en direction d’une salade, il n’est pas nécessaire de la voir comme un animal dotée de pensée.

Ainsi, une hiérarchie partant des thermostats et des limaces et allant jusqu’aux hommes s’impose. Au sommet de la hiérarchie, on trouve non seulement des créatures capables de tester des hypothèses, mais qui sont également capables de représenter leur propre conscience. Les êtres humains, dotés du langage ont ces capacités. La conscience est ce qui émerge à ce niveau supérieur et elle se définit comme la capacité de réfléchir à ces représentations. Cette capacité est, selon Dennett, liée au langage. Ainsi, strictement parlant, la pensée et la conscience sont possibles uniquement pour les créatures dotées de compétences linguistiques. Autrement dit, les états de consciences ne sont pas ceux que révèlent les structures qualitatives ou phénoménologiques ou qui seraient logées dans la chambre de l’esprit, non, les états de consciences sont des états, qui avec d’autres éléments représentationnels, assument le contrôle du comportement.

Ainsi, avant que l’intentionnalité atteigne le niveau de la conscience, elle sera donc passée par une longue période d’évolution. Dennett, en darwinien, écrit que « l’intentionnalité ne vient pas du haut : elle s’infiltre du bas, à partir des processus algorithmiques initialement aveugles et sans but et acquièrent graduellement de la signification et de l’intelligence au fur et à mesure qu’ils se développent ». (Dennett, 1995, trad. Franç. p. 235). Autrement dit, l’intentionnalité de l’homme ne serait que le produit des activités de machines plus petites et dont chacune d’elle aurait une histoire propre. C’est pour cela que pour Dennett, contrairement à Searle, il ne peut exister d’intentionnalité originelle ou intrinsèque.

Références

 

  • DENNETT, D. (1987) The Intentional Stance, MIT Press, Cambridge, trad. Franç. P. Engel, La stratégie de l’interprète, Paris, Gallimard, 1990.

 

  • DENNETT, D. (1995) Darwin’s Dangerous Idea. Evolution and the Meanings of Life, trad. Franç. P. Engel, Darwin est-il dangereux ?, Paris, Odile Jacob, 2000.