Les qualia sont partout ! Ils sont ces manières particulières dont nous sentons, voyons, ressentons les choses. Ils accompagnent ainsi grand nombre de nos états mentaux. Ils sont ce quelque chose de particulier qui fait que cette soudaine douleur dentaire m’est propre. Le quale (singulier) est la propriété phénoménale qui émane de mes expériences sensibles comme celle d’humer l’herbe fraîchement coupée, ou d’éprouver une douleur subite au genou, de caresser la carapace d’une tortue, de voir un tableau bleu d’Yves Klein. Dans chacune de ces occurrences, je suis le sujet d’un état mental et chacun de ces états possède ce caractère subjectif et distinct qui en fait sa particularité. L’effet que cela fait d’être une chauve-souris est aussi une qualité propre, intrinsèque à la seule chauve-souris – c’est un quale.
Ainsi présenté, il apparaît bien difficile de nier l’existence des qualia. La difficulté surgit lorsque l’on cherche à établir le lien entre ces qualia et le monde physique.
Lorsque je regarde un monochrome bleu d’Yves Klein je suis conscient d’une image interne qui possède certaines propriétés intrinsèques. Ces propriétés pourraient alors produire ces caractéristiques phénoménales. Cependant, les propriétés phénoménales qui accompagnent ma contemplation d’un monochrome d’Yves Klein, ne se modifient-elles pas alors que le contenu intentionnel de mon expérience ne subit, lui, aucun changement ? Si c’est le cas, les qualia seraient alors des contreparties mentales de ces propriétés visibles de la surface bleu. Accessibles par la seule introspection, ils seraient les seuls déterminants du caractère phénoménal de mon expérience visuelle. Autrement dit, ils échapperaient à une certaine description matérialiste (Nagel 1974, Block (1990).
Daniel Dennett1 (1990) dénie que les expériences de consciences pourraient posséder ces propriétés si spéciales qui échappent aux critères matérialistes. Leur caractère ineffable ou encore leur aspect non physique ou plus insolite peut-être, ce que l’on nomme l’incorrigibilité qui met le sujet à l’abri de toute erreur, lorsque cette propriété spéciale vient accompagner une perception visuelle, par exemple, sont autant de caractéristiques qu’il est difficile pour un matérialiste d’intégrer dans un compte-rendu sur le mental2.
Que l’on admette ou non que les qualia ne se réduisent pas aux propriétés de l’objet intentionnel, on peut se demander quels états mentaux réellement possèdent des qualia. Certains états comme les expériences perceptuelles, les sensations du corps, les réactions sentimentales, passions et autres émotions, mais aussi les humeurs, comme la dépression, la sensation de calme, le stress, sont réellement des états accompagnés de qualia.
A cette liste, doit-on ajouter certaines expériences liées à la cognition qui, d’emblée, semblent être dénués de ces propriétés ? Lorsque subitement, on accède à la compréhension d’une phrase ou qu’un souvenir, soudainement, remonte à notre mémoire ne sont-ce pas des expériences incluant des qualia ?
Le qualia sont des sortes de restes phénoménologiques qui ne peuvent être dérivés des images linguistiques ou verbales qui possèdent une structure dans le langage lui-même. Lorsque nous pensons à quelque chose, par exemple, nous entendons souvent une sorte de voix interne, mais la variété des émotions qui les accompagnent n’est-elle pas dépendante de ce contenu linguistique ?
Pour la théorie fonctionnaliste, les états mentaux se définissent par leur rôle fonctionnel à l’intérieur de l’économie mentale du sujet. Le caractère phénoménal spécifique d’éprouver une douleur, par exemple, est simplement pour le fonctionnalisme la propriété jouant tel rôle causal. Ainsi, comme toutes les propriétés fonctionnelles, les qualia sont réalisables de façon multiple. Des états internes qui seraient ainsi très différents les uns des autres, ne seraient pas pris en compte en tant que tel, mais seraient considérées comme la même propriété. Ce qui compte pour le fonctionnalisme n’est donc jamais le hardware de la réalisation, mais uniquement le software.
Ainsi, selon le fonctionnalisme, à chaque prédicat mental correspond la description d’un rôle causal. Autrement dit, lorsque je regarde un monochrome d’Yves Klein, ressentir cette sensation particulière de bleu et me trouver dans un état interne ayant un rôle causal, sont une seule et même chose. En conséquence, la sensation de bleu, selon le fonctionnalisme, est essentiellement une fonction. Cette fonction pourrait bien être indifférente à la sensation particulière ressentie en voyant le monochrome. On peut alors légitimement se poser la question : ” Si je voyais le monochrome bleu comme un monochrome vert, le compte-rendu fonctionnaliste s’en trouverait-il changé ?”
1 Le verbe « to quine », extrait du dictionnaire satirique de Daniel Dennett, The Philosophical Lexicon, faisant référence au philosophe W. V. O. Quine, signifie le fait de dénier résolument l’existence ou l’importance de quelque chose de réel ou de significatif. On peut dire alors de Dennett qu’il « quine » les qualia.
2 « Pour un matérialiste, aucun fait n’est accessible qu’à une seule personne » écrit Drestke (1995, p. 65).
Références
BLOCK, N. (1990) “Inverted Earth,” Philosophical Perspectives.
DENNETT, D. (1987) The philosophical Lexicon, http://www.blackwellpublishing.com/lexicon/#Q.
DENNETT, D. 1990 “Quining Qualia” in Mind and Cognition, W. Lycan, ed., Oxford : Blackwells, p. 519-548.
DRETSKE, F. (1995) Naturalizing the Mind, Cambridge (Mass.), MIT Press.
NAGEL, T. (1974) “What Is It Like to Be e Bat?” Philosophical Review 83 : p. 435-450, trad. Franç. P. Engel, « Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris ? » dans Questions mortelles, PUF, 1983.



Bonjour,
Là encore, vous pointez sur quelque chose de très complexe à saisir. De quelle expérience s’agit-il ? visuelle, tactile ? dans l’art, on travaille la notion d’espace, de couleur..;Il faut donc donner l’idée d’une présence.Mais qu’entendez-vous par “les restes phénoménologiques” ? Merci.
Peut-on concevoir un état mental sans « qualia » c’est-à-dire si je comprends bien sans épaisseur, complètement neutre et vide d’affect ?
Si j’en crois ce qui me reste de la lecture de « l’erreur de Descartes » même le raisonnement le plus abstrait engage l’affectivité ; et la déficience émotionnelle qu’on peut observer dans des cas de lésions cérébrales s’accompagne toujours de troubles du comportement caractéristiques. Le mental humain comporte donc normalement les « qualia ».
Et ce qui fait la richesse des qualia, l’exemple du bleu de Klein en donne une idée :
On peut supposer que nous avons tous vu ce même bleu un jour, un soir, sur la surface de la mer. Cependant je ne crois pas m’avancer beaucoup en postulant que le qualia a été très différent de celui vécu au musée. Le bleu du Klein est vécu différemment de celui d’un reflet sur la mer parce qu’il a l’audace de s’affirmer « œuvre d’art » ; quant à la relation de la mer et ses teintes, elle variera pour chacun selon son histoire (terrien ou marin, plaisancier ou voyageur etc.)
Si les qualia sont irréductibles les uns aux autres c’est à cause de la singularité inépuisable des biographies à travers lesquelles se forment les personnalités humaines. Encore une fois, cela invite à penser l’esprit (et l’homme) en relation avec un monde humain et non comme une entité abstraite.
François
Ainsi, selon le fonctionnalisme, à chaque prédicat mental correspond la description d’un rôle causal. Autrement dit, lorsque je regarde un monochrome d’Yves Klein, ressentir cette sensation particulière de bleu et me trouver dans un état interne ayant un rôle causal, sont une seule et même chose. En conséquence, la sensation de bleu, selon le fonctionnalisme, est essentiellement une fonction. Cette fonction pourrait bien être indifférente à la sensation particulière ressentie en voyant le monochrome. On peut alors légitimement se poser la question : ” Si je voyais le monochrome bleu comme un monochrome vert, le compte-rendu fonctionnaliste s’en trouverait-il changé ?”
herve
Là, je ne comprends pas. Si pour le fonctionnaliste, à chaque prédicat mental correspond la description d’un rôle causal, comment le quale de bleu donnerait-il le même compte rendu fonctionnaliste que le quale de vert ?
Qu’à chaque prédicat mental corresponde la description d’un rôle causal n’implique-t-il pas que le quale de vert et le quale de bleu aient deux rôles causaux différents ?
Réponse à Laurence.
Les restes phénoménologiques sont des sortes de « résidus mentaux » qui ne s’accommodent pas d’un compte-rendu physicaliste du mental, en l’occurrence qui échappent à l’analyse fonctionnaliste du mental. Les qualités intrinsèques des qualia ne sont pas fonctionnalisables et par conséquent ne sont pas réductibles. C’est-à-dire que la qualité spécifique de ce bleu, ce qui fait que ce bleu me paraît de cette manière, ne fait pas différence dans la fonction cognitive de mon système visuel.
Réponse à Mr Lemoine.
Oui il semble qu’un point de vue matérialiste peut postuler l’existence d’un état mental sans « épaisseur » comme vous le dites. Autrement dit, on peut concevoir qu’un individu pourrait avoir exactement le même comportement, alors qu’il échouerait à tous les états particuliers de la conscience.
Si l’on remplace un de nos neurones par un neurone artificiel se peut-il que cela produise un changement dans nos comportements ? On est enclin à répondre « non ». Et si, progressivement, on change, un à un, chacun de nos neurones, par des prothèses ayant la même fonction, on peut croire encore que nous pourrions produire le même comportement, c’est-à-dire donner à construire un compte-rendu fonctionnaliste de notre esprit qui soit identique avant et après le remplacement. Cependant, ne pourrions-nous pas avoir perdu ce qui fait la particularité de nos états de conscience ?
L’introduction des qualia dans le domaine de la métaphysique de l’esprit, pose un problème aux théories fonctionnalistes réductionnistes au sujet de l’esprit. Il semble, en effet, que les qualia, en résistant à la réduction, mettent un peu à mal le physicalisme au sujet d’une partie de ce qui forme notre vie mentale.
Réponse à Hervé.
Le quale est la manière particulière, pour rester dans l’exemple, dont je ressens ce bleu.
Pour le fonctionnalisme, une propriété mentale est un rôle fonctionnel, c’est-à-dire, une place dans un système fonctionnalisable dans un ensemble d’input/états internes en relations avec d’autres états internes/output. Ainsi lorsque je vois le monochrome de Klein, et que je dis, par exemple « ce bleu m’évoque l’espace », je ne mentionne pas le quale de ce bleu, mais uniquement le rôle fonctionnel qui me permet de distinguer ce bleu d’une autre couleur. Il se pourrait donc, que deux qualia différents, c’est-à-dire, deux effets intrinsèques subjectifs de ce bleu qui seraient différents – et pourquoi pas vert – pourraient justement avoir le même rôle causal. C’est l’argument dit du « spectre inversé » qui met en cause le fonctionnalisme, en arguant que cette thèse ne peut rendre compte de cet aspect si particulier que sont les qualia ou pour généraliser, de ce qui fait nos expériences de conscience.
Que le rôle fonctionnel laisse échapper quelque chose du quale, soit ! Mais de là à ce que les “effets intrinsèques subjectifs de bleu et de vert” puissent avoir le même rôle causal…
Surtout si l’on admet que le rôle fonctionnel “permet de distinguer ce bleu d’une autre couleur”…
Il est vrai que le fonctionnalisme affirme qu’il existe une relation nécessaire entre les sensations de bleu et le rôle de ces sensations. Le fonctionnalisme exclut donc cette possibilité d’inversion des qualia. Ne peut-on pas concevoir cependant qu’une personne se trouvant dans un état fonctionnel F occupant le rôle causal de la sensation de bleu et qu’elle ait une sensation de vert ? Si on peut le concevoir, on peut alors utiliser l’argument contre le fonctionnalisme.
Quand je vous lis, je suis à chaque fois stupéfait jusqu’à me demander si nous vivons bien sur la même planète.
Chez moi, ce qui a un rôle causal (qui affecte la forme d’autre chose) ce sont les dispositions naturelles et les éléments de la biographie d’un individu (sa culture artistique par exemple). Ce qui est affecté ce sont ses états mentaux.
Ainsi, ma perception du bleu n’a pas de rôle causal (elle est en elle-même passive) mais en revanche elle doit sa forme à deux types de facteurs :
- mes dispositions naturelles (si j’étais animal, je n’aurais pas de regard pour un tableau de Klein)
- ma culture : éduqué autrement je pourrais ne voir en un tableau de Klein qu’une surface bien préparée pour un usage pratique
Si je réagis à la perception du bleu d’un tableau de Klein, ce n’est qu’à partir des facteurs qui en ont déterminé la forme et non du seul fait de cette perception : Je protesterais vraisemblablement contre cette dénaturation de l’idée d’œuvre d’art (parce que j’ai appris à aimer la peinture figurative).
Et puis que dire d’états mentaux comme ceux du rêve :
On peut dire, il me semble, qu’un rêve est une suite d’états mentaux. Si l’amnésie le recouvre (comme il est normal) où serait son rôle causal ? Il ne produit aucun comportement mais il est déterminé dans sa forme et ses contenus par des situations vécues proches ou lointaines (ou les deux combinées). Le fonctionnalisme va-t-il soutenir que le rêve n’existe pas ou qu’il n’est qu’une activité purement physiologique ?
Ce qui me paraît clair c’est que le fonctionnalisme est peut-être une représentation « ontologiquement sérieuse » du mental mais d’un mental qui n’est pas humain (ni animal d’ailleurs). Ce serait celui d’un super cerveau artificiel.
Ce que vous appelez dispositions naturelles seraient ce que nous pourrions appeler des propriétés complexes de votre organisme. Ce genre de propriétés serait intrinsèque. Votre culture, votre histoire pour faire court, formerait un ensemble de propriétés, quant à elles, non intrinsèques : ces dernières ne survenant pas sur vos états physiologiques.
Votre comportement produit par les propriétés historiques externes peuvent-elles être des propriétés causales ? Il semble que le rôle causal ne puisse être exercé que par des propriétés intrinsèques ou survenantes à votre physiologie.
Je reconnais que l’on puisse ressentir l’ancrage à la métaphysique de la causalité mentale comme une sorte de crispation. Néanmoins, il apparaît bien difficile de faire l’économie d’un compte-rendu causal concernant le mental.
Sauf erreur de ma part, il existe une distinction conceptuelle entre émotion et qualia. Nier l’existence des qualias, ce n’est pas, me semble-t-il nier l’exsitence des émotions.
) mais ce que les défenseurs des qualia avancent, ce sont des propriétés irréductibles, et surtout ontologiquement autonomes. Les qualia sont donc la dernière arme du dualisme vermoulu.
Il est possible de rendre compte des émotions dans une théorie matérialiste et/ou fonctionnaliste (même si on cherche toujours le fameux système limbique
Juste pour donner un exemple de la distinction émtion/qualia(toujours au sens de phénomène irréductible) : si j’ai peur, je secrète des catécholamines (adrénaline, noradrénaline, dopamine …) qui induisent certaines réactions physiologiques (accélération du pouls, transipration, raideurs musculaires), et donc un “sentiment de malaise”. Pour un défenseur des qualias irréductibles ce sentiment est métaphysiquement distinct des propriétés endocrinologiques et physiologiques, est “autre chose”. Or, est-ce nier la réalité de la peur que de la ramener à ses composantes ?
Je ne me permettrais pas de dire que votre conception de la « causalité mentale » relève de la « crispation » mais j’y verrais plutôt une modélisation aux forceps.
En effet, il me suffit d’ouvrir le journal pour trouver un démenti à cette idée qu’il « semble que le rôle causal ne puisse être exercé que par des propriétés intrinsèques ou survenantes à (notre) physiologie. ».
Je lis dans le Monde Diplomatique d’avril un article sur la série « Rome » diffusée sur les télévisions, d’où j’extrais ces quelques lignes :
« Les romains bougeaient, parlaient, entendaient, voyaient autrement que des Occidentaux du XXIe siècle…. Leurs rapports à l’espace et au temps, à leur corps et à celui des autres n’étaient pas les nôtres ».
La physiologie des romains ne différait pas de la nôtre, leurs besoins physiques étaient les mêmes que les nôtres et cependant leur mental, leur comportement n’était pas semblable au nôtre. Il faut donc supposer que sur la base de l’impulsion donnée par la physiologie, c’est la culture qui s’exprime et donne sa forme et son contenu au mental. Les « propriétés non intrinsèques » ont donc bien un rôle causal.
Je remarque d’ailleurs qu’il y a un mot qui semble totalement absent du vocabulaire de la philosophie de l’esprit, c’est celui de dialectique. Je veux bien que d’autres en abusent mais ce mot ne conviendrait-il pas pour exprimer la relation circulaire entre nature et culture, que la notion de « causalité » ne peut pas décrire, et qui a l’inconvénient d’être difficilement modélisable.
Bonjour!
J’aimerais connaître votre opinion sur les qualias et l’expérience intuitive. Quels sont selon vous les liens entre ces deux concepts et leurs différences? Pourrait-on dire que les qualia sont une propriété du produit de l’intuition?
Merci!