Une solution ontologiquement sérieuse : le fonctionnalisme d’Armstrong et de Lewis

 

 

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David Lewis (1966) et David Armstrong (1968) initièrent presque en même temps un fonctionnalisme se distinguant du fonctionnalisme officiel et qui peut apparaître comme la « marque » australienne du fonctionnalisme1.

 

 

Ned Block (1980) explique la réalisation multiple comme la réalisation d’une propriété par une autre propriété. Eprouver une douleur, par exemple, pourra être réalisée, en vous, en vertu de la possession d’une certaine propriété neurologique P1. Un poulpe pourra posséder la propriété d’être une douleur en vertu de la possession d’une autre propriété physique P2 et un extraterrestre, en vertu de posséder P3 etc. Nous sommes alors en présence de trois, voire plus, réalisations pour la même propriété.

 

 

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Le fonctionnalisme « officiel » distingue les propriétés mentales (M) des propriétés physiques réalisatrices (P1, P2…, Pn). On peut également penser qu’éprouver une douleur M, c’est être dans un état ayant un profil causal particulier. Selon le fonctionnalisme, cet état occupe alors une place particulière dans l’économie psychologique et biologique de la créature donnée. Ainsi, l’occupant de ce rôle causal, c’est-à-dire, les propriétés réalisatrices P1, P2…, Pn se distinguent du rôle causal M. Selon le fonctionnalisme officiel, la propriété mentale est identifiée comme le rôle causal et non par l’occupant de ce rôle.

 

 

Prenons un exemple dans notre actualité. Jacques Chirac est le président de la république française (PRF). On peut donc dire que Jacques Chirac possède la propriété d’être président de la république. Chirac est grand, brun, il a les yeux marron. Cet ensemble de caractéristiques peut être considéré comme une propriété complexe P1, qui rassemblerait les caractéristiques de {grande taille, cheveux brun et les yeux marron}. Est-ce que cela aurait un sens d’affirmer que la propriété d’être président de la république française est identifiable avec la propriété P1 {grande taille, cheveux brun et les yeux marron} ? Chirac, lorsqu’il sera remplacé, il le sera par une personne qui pourra posséder une autre propriété complexe P2 {petite taille, cheveux roux et les yeux bleus}, par exemple. Autrement dit, le type PRF n’est pas identifiable avec le type P1. Pour généraliser, le type « président de la république française » n’est pas identique à un type physique quelconque (identité des types) ; le président de la république française est seulement identique à un certain individu (identité des occurrences).

 

 

Etre président de la république française pour Jacques Chirac, n’est donc pas dû à une certaine constitution physique, mais à un certain rôle dans les institutions du pays. Lorsque Chirac partira, une autre personne occupera cette fonction présidentielle. L’occupant, quelque soit sa constitution physique, sera président de la république en vertu d’occuper un certain rôle approprié. La propriété d’être président de la république française apparaît donc comme une propriété réalisable de façon multiple.

 

 

C’est la même chose avec la douleur diraient les fonctionnalistes. Vous éprouvez une douleur aussi longtemps que vous êtes dans un état occupant le rôle de la douleur, un état connecté causalement avec un ensemble d’autres états, susceptible de causer certains comportements. C’est le profil causal de la douleur qui fait que la douleur est une douleur. Cette propriété qui est un rôle causal dans un système se distingue de la propriété occupant ce rôle causal. Dans la terminologie fonctionnaliste, la propriété mentale est une propriété de haut niveau, distincte de sa propriété réalisatrice, qui est elle une propriété de niveau bas.

 

 

Le fonctionnalisme de David Lewis et de David Armstrong, se distingue du fonctionnalisme officiel en identifiant la douleur avec l’occupant et non plus avec le rôle causal. Ce qu’un fonctionnaliste officiel appelle une réalisateur, Lewis et Armstrong l’appelleront la douleur elle-même. Un point de vue de ce genre est appelé par Ned Block (1980), un fonctionnalisme spécifique. Il est spécifique parce que le prédicat ‘être une douleur’ renvoie, non plus à une seule propriété qui serait partagé par un groupe indéfini de créatures, mais à une diversité de propriétés spécifiques. Ainsi pour les deux philosophes de la tradition australienne, le prédicat ‘être une douleur’ correspond à une famille de propriétés causalement similaires. La réalisation multiple ne concernerait alors pas la propriété d’être une douleur, mais correspondrait à un simple prédicat s’appliquant à des créatures, en vertu de la possession par ceux-ci d’une famille de propriétés causalement similaires. L’édifice métaphysique du fonctionnalisme «officiel » pourrait bien alors être ébranlé.

 

 

Références

  • ARMSTRONG, D.M (1968) A Materialist Theory of Mind, London: Routledge and Kegan Paul.
  • BLOCK, N. (1980) “Introduction: What is the Functionalism?”, Readings in Philosophy of Psychology, vol. 1, ed. Block. Cambridge: Harvard University Press, 171-184.
  • LEWIS, D. (1966) « An Argument for the Identity Theory », The Journal of Philosophy, reprinted in John Heil, (2004) Philosophy of Mind: a Guide and Anthology, Oxford: Oxford University Press, p. 150 – 157.

1 Bien que David Lewis ne soit pas né en Australie, ses nombreux voyages et contacts avec la communauté de recherche australienne ont fait de lui un « philosophe australien ».

 

11 Réponses vers «Une solution ontologiquement sérieuse : le fonctionnalisme d’Armstrong et de Lewis»

  1. loic dit :

    tu écris : C’est le profil causal de la douleur qui fait que la douleur est une douleur.
    et que dire de ca:
    C’est le profil causal du plaisir qui fait que le plaisir est un plaisir.
    c’est plus difficile à quantifier et pourtant ne sommes nous pas sur le même champ ?

  2. Francois Loth dit :

    Ressentir du plaisir est aussi, bien sur, une propriété mentale, qui peut recevoir une définition fonctionnelle quasiment inverse de la douleur.

    Il faut voir cet usage systématique de l’exemple de la douleur comme un cas paradigmatique d’état mental dont on a du mal à rendre compte d’un point de vue physicaliste. Ce qui fait que cette douleur est cette douleur particulière ou que ce plaisir est ce plaisir particulier pourrait bien passer à travers les mailles de l’analyse fonctionnelle. C’est le premier problème. Autrement dit, on ne pourrait en rendre compte de façon matérialiste. Le second problème consiste à se demander si ce genre de propriété, d’éprouver une douleur, de ressentir du plaisir, est vraiment une propriété. Le problème des propriétés est un problème métaphysique important. Une propriété est possédée par un objet. On dit de deux objets qu’ils partagent la même propriété. On identifie les propriétés par leurs pouvoirs causaux qu’ils confèrent à leurs porteurs. Si deux organismes possèdent la même propriété d’éprouver une douleur, alors on parvient à isoler la propriété de la douleur. Cependant si on estime que la propriété réalisée de façon multiple ne peut être une propriété, on peut se demander de quoi l’on parle lorsque l’on attribue la douleur à un organisme. Qu’est-ce qui, dans le monde, nous permet de vérifier qu’un énoncé du genre « la personne x éprouve une douleur ? », Un comportement ? Une analyse fonctionnelle ? Un état du cerveau ? Si on choisit la propriété fonctionnelle on se heurte au problème métaphysique du statut de la propriété. Il faut dire que les fonctionnalistes ne furent pas travaillés par des questions métaphysiques en construisant leur théorie.

  3. patrice weisz dit :

    La confusion vient du fait que toute propriété peut se traduire en prédicat alors que l’inverse est faux :
    “Socrate est un homme” et “Jacques Chirac est PRF” sont tous deux des prédicats. L’humanité de Socrate se traduit par des propriétés physiques (réalisations) qu’il possède correspondant à la définition phénotypale de l’homo sapiens. Par contre le statut de Jacques Chirac ne peut se traduire en propriétés physiques spécifiques. Effectivement Jacques Chirac n’est qu’une occurence.
    “X ressent de la douleur” est un prédicat, certes, mais est-ce une propriété physique ?
    Pour être précis, sur le plan neurologique, quand il y a douleur (foyer inflammatoire par ex.) dans l’organisme, des médiateurs chimiques (les prostaglandines,..) sont fabriqués puis sont envoyés au cerveau et viennent y agir sur les terminaisons des neurones sensoriels. S’ensuit alors l’expression comportementale de la douleur par la réaction du système nerveux.
    Donc la douleur, dans un métabolisme du type humain correspond effectivement à une propriété pouvant se décrire physiquement et être soumise à l’observation scientifique.
    La douleur d’un organisme est donc une propriété matérielle objective ayant des réalisations multiples selon les individus ou le type de douleur.
    Du point de vue strictement matérialiste, il y a là encore une chaîne de causalité explicative complète, offrant une vision machiniste de l’organisme qui réagit mécaniquement à une excitation particulière.
    Je pense qu’il en va de même pour tous les qualias : Ils admettent une explication sous forme d’excitations neurologiques en réponse à des vecteurs d’informations physiologiques.

  4. LEMOINE dit :

    Est-ce qu’en métaphysique, on ne dispose pas de la notion de « fait » ?

    Parce c’est curieux de se poser la question de savoir si le « fait » d’éprouver de la douleur est une propriété et par quel objet elle est possédée ? La réponse est dans la question !

    Si c’est un fait, il se produit par l’action d’une cause ; il affecte un objet qui lui-même peut agir sur un autre. Il est à la fois contingent et déterminé. Un même fait peut se produire dans des environnements différents (entrer en ébullition concerne l’eau mais peut concerner toute autre espèce de liquide). Bref la notion de « fait » répond aux conditions requises par le « fonctionnalisme » le « physicalisme » et tout ce que vous voudrait selon la façon dont vous l’envisagez.

  5. LEMOINE dit :

    En relisant, je vois que j’ai fait une horrible faute : il faut lire “vous voudrez”

    J’en profite pour ajouter qu’un fait n’est pas une propriété mais qu’il suppose des propriétés de l’objet qu’il affecte (propriétés que n’aurait pas un liquide qui, chauffé, passerait directement à l’état gazeux par exemple).

    Mais, j’ai envie de dire que tout cela, quoi qu’il en soit ne guère progresser la science!

  6. Francois Loth dit :

    Réponse à Patrice weisz

    Il ne faut, en effet, pas confondre prédicats et propriétés. Les propriétés sont rares. Encore que l’on puisse concevoir des propriétés abondantes. Néanmoins, si on considère que les propriétés découpent le monde aux joints, alors les propriétés seront rares. En conséquence, à chaque prédicat vrai ne correspondra pas une propriété.

    Le problème des qualia est qu’ils échappent à l’analyse fonctionnelle. On peut imaginer par exemple, qu’un individu sans qualia puisse satisfaire une définition fonctionnaliste de la douleur. Un individu sans qualia, ou zombie serait un être dépourvu de ce qui fait la particularité spécifique de nos états de conscience. Il répondrait parfaitement à la description fonctionnaliste de la douleur, mais pourrait être mort intérieurement.

  7. Francois Loth dit :

    Réponse à Mr Lemoine

    Strictement parlant, les faits sont des états de choses réalisés. Les faits sont structurellement comme des propositions. Ils ne sont pas des entités concrètes comme le sont les événements. Lorsqu’un énoncé vrai affirme d’un fait qu’il est une cause, c’est qu’il existe un événement concret, daté, qui est une cause. Le fait indique également qu’il existe une propriété responsable de cet événement qui en cause un autre.

    Entrer en ébullition à un instant déterminé, pour une certaine quantité d’eau, est un événement qui peut être décrit par un fait. Cet événement (E1) peut causer un autre événement, par exemple, l’évaporation et la condensation dans un système de distillation (E2). On peut dire que E1 est l’exemplification d’une certaine propriété de l’eau, à savoir qu’elle entre en ébullition à 100° (P1). Si E1 cause E2, c’est en vertu des pouvoirs causaux conférés à l’eau par P1.

    Les propriétés ne sont pas conçues, elles sont des manières d’être des choses.

    Ici P1 n’est pas une propriété fonctionnelle.

    Une propriété fonctionnelle est une propriété de haut niveau réalisée par une propriété de niveau inférieur. Les propriétés mentales si elles sont des propriétés fonctionnelles, sont donc des propriétés réalisées par des propriétés de bases qui peuvent être différentes. Sont-elles de vraies propriétés ? La façon d’interpréter ce que sont les propriétés est ici en jeu. L’éclaircissement métaphysique n’a pas la prétention de faire avancer la science. La science empirique avance en accumulant ses données. L’éclaircissement métaphysique contribue à faire avancer notre compréhension des données de la science.

  8. LEMOINE dit :

    Dans vos réponses (celles que vous m’adressez aussi bien que celles que vous adressez à quelqu’un de beaucoup plus compétent que moi comme Patrice Weisz) on a moins l’impression d’une recherche et d’une réflexion que d’un jeu dont vous seul possédez les règles !

    Par exemple, c’est vrai que la langue française ne distingue pas clairement le « fait » qui résulte de l’action d’une cause et le « fait » (avec l’accent mis à l’oral sur le « t ») qui un état de chose constaté.

    Mais, la substitution du mot « événement » à celui de « fait » pris dans le premier sens, si elle évite une confusion possible, abandonne une exigence essentielle : un « fait » doit être expliqué car il a une cause alors que lorsqu’on parle « d’événement » on est dans la narration. Comme l’actualité le montre un « fait » même déclaré miraculeux exige une explication (un saint auteur du miracle) tandis que les « événements » de la gare du nord sont filmés, racontés et exploités politiquement mais on se garde bien de les expliquer.

    S’agissant du « fait » d’éprouver une douleur, l’usage du mot « fait » (conforme au sens commun) invite à rechercher une cause (un coup de marteau sur le doigt par exemple) mais il ne laisse aucune place à la recherche d’une « propriété » (de quoi ou de qui ?) de bas ou de haut niveau.

  9. Francois Loth dit :

    Réponse à Mr Lemoine.

    Ce blog d’introduction à la philosophie de l’esprit se fixe pour objectif une entrée possible dans le débat tel qu’il est développé actuellement dans la recherche. Il est une invitation à entrer dans une discussion qui nécessite l’usage d’un certain de nombre de notions (sont-ce les clefs que vous évoquez ?) mais ne se prétend pas être un blog de recherche. Son but est plus humble et veut seulement éclaircir ou introduire certains secteurs du domaine de la métaphysique de l’esprit et permettre la lecture d’articles sur les questions de l’esprit.

    Il s’avère qu’un « fait » en métaphysique reçoit une acception très précise et se distingue des événements. Lorsque l’on parle d’événement on est dans la narration si l’on considère que les événements tombent sous des descriptions. C’est ici qu’intervient la métaphysique qui cherche à éclaircir la notion d’événements. Finement grainé, un événement peut être l’exemplification d’une propriété à un instant t.

    Pour revenir à la douleur, si on reçoit un coup de marteau sur le doigt on peut trouver dans l’événement certaines propriétés physiques pertinentes qui sont causalement responsables de la douleur. Le problème d’éprouver une douleur est qu’il s’agit de l’exemplification par un organisme d’une propriété de type mental. La question se pose de savoir si cette propriété est véritablement une propriété causalement responsable. C’est le problème de la causation mentale. Qu’elle soit une propriété fonctionnelle ou pas est alors important.

  10. julien dutant dit :

    Merci pour ce post! J’ai toujours été au flou sur cette distinction (fonctionnalisme officiel/spécifique). En particulier, je me suis souvent demandé pourquoi le fonctionnalisme n’était pas un moyen de défendre l’identité mental/matériel, plutôt que le dualisme comme on le dit souvent. Si je me souviens bien, j’ai découvert le second à travers Kim (ne le défend-il pas aussi?), mais je ne connaissais pas ses origines.

  11. Francois Loth dit :

    Dans l’ontologie du fonctionnalisme “officiel”, les propriétés mentales sont des propriétés de second ordre. La thèse réductionniste de Kim s’inscrit à l’intérieur de la thèse du fonctionnalisme officiel. La propriété de second ordre réalisée par une propriété de base est préemptée et pour Kim, il n’y a pas de propriété mentale, mais des concepts qui jouent un rôle explicatif. Le véritable pouvoir causal étant possédé par la propriété ralisatrice – autrement dit, par la propriété de l’occupant du rôle causal. En cela, la thèse de Kim se rapproche de la thèse d’Armstrong/Lewis.

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