L’objection majeure faite à la théorie de l’identité esprit/cerveau, est constituée par le refus de n’avoir à expliquer les phénomènes mentaux, qu’en termes strictement neurophysiologiques. Cependant, la thèse de l’identité des types apparaît encore plus menaçante, à certains, quand ses tenants affirment que, de façon ultime, les états mentaux sont réductibles à des états du cerveau.
Ainsi, bien que la « douleur » et « l’activation d’une certaine fibre C » ne soient pas des synonymes, ou pour le dire comme Smart (1959, p. 121), que nos concepts d’états mentaux comme la douleur, sont différents de nos concepts d’états neuraux, la propriété d’éprouver de la douleur pourrait être identique à la propriété d’être une activation d’une certaine fibre C. En conséquence, si tous les états mentaux sont systématiquement identifiés à leurs corrélats neuraux, il y a donc un sens dans lequel le langage de la psychologie peut-être remplacé par un langage qui ne parlerait que de processus cérébraux. Ainsi, la thèse de l’identité est une thèse réductionniste.
Contre cette menace, Hilary Putnam (1967) introduit l’argument de la réalisation multiple, à savoir que des états mentaux similaires peuvent être possédés par des créatures pouvant différer physiquement ou physiologiquement, voire neurologiquement des êtres humains. L’objectif de cet argument, véritable fer de lance contre la théorie de l’identité des types, est ainsi décrit par H. Putnam :
Si nous pouvons trouver un seul prédicat psychologique qui peut être clairement appliqué à la fois à un mammifère et à une pieuvre (par exemple « avoir faim »), mais dont le « corrélat » physico-chimique est différent dans les deux cas, la théorie de l’état cérébral s’effondre. Il me paraît plus que probable que nous en soyons capable. (1967, trad. Franç. p. 281)
Pour Putnam, parler de « corrélat » physico-chimique d’un prédicat commun comme ‘avoir faim’, revient à reconnaître une certaine identité entre le mental et le physique. Cependant, si avoir faim est identique dans ce sens à un état physico-chimique, il l’est à un certain état physique particulier. Toutefois, il existe un nombre indéfini d’états physiques qui réalisent ou implémentent, la propriété de ressentir la faim dans différents organismes. Il n’est alors plus question d’identité entre les états mentaux et les états physiques du cerveau, mais de réalisation des premiers par les seconds. Une telle relation de réalisation se caractérise, comme une détermination non causale entre propriétés. Autrement dit, la relation entre les états du cerveau et les états mentaux, n’est pas une relation causale. En philosophie de l’esprit, on a le plus souvent recours au concept de survenance du mental sur le physique, pour décrire de façon générale, le lien qui unit le mental au physique.
Ainsi, la relation de réalisation consiste à affirmer qu’en possédant une propriété mentale M, une entité quelconque possède une propriété physique réalisatrice P. Le point central de cette relation, est que la propriété P ne constitue pas une condition nécessaire à la réalisation de M. En effet, les réalisateurs sont métaphysiquement suffisants pour la réalisation. C’est ainsi que M peut avoir une occurrence sans que nécessairement P en ait une : des propriétés physiques différentes peuvent réaliser M dans différents types d’entités. Autrement dit, à l’intérieur de l’image de la réalisation multiple, il n’existe pas un simple genre neural, qui, par exemple, réalise la douleur dans tous les types d’organismes. Chaque réalisateur physique distinct est suffisant, pour instancier une propriété mentale, mais pas un n’est nécessaire.
L’argument de la réalisation multiple trouve son origine dans l’intuition que certaines créatures pourraient avoir des sensations sans avoir un cerveau comme le notre ou même pas de cerveau du tout. Putnam, supposait ainsi – et beaucoup le suivirent – que cette intuition révélait toute l’impossibilité de la théorie de l’identité des types.
Considérons ce que doit faire le partisan de l’état cérébral pour étayer ses affirmations. Il doit spécifier un état cérébral qui soit tel que n’importe quel organisme (et pas seulement un mammifère) éprouve de la douleur si et seulement si a) il possède un cerveau d’une structure physico-chimique adéquate ; b) son cerveau est dans cet état physico-chimique. Ce qui veut dire que l’état physico-chimique en question doit être un état possible d’un cerveau de mammifère, de reptile, de mollusque (les pieuvres sont des mollusques et il est certain qu’elles éprouvent de la douleur), etc. En même temps ce ne doit pas être un état possible (physiquement possible) du cerveau de n’importe quelle créature physiquement possible qui n’éprouve pas de douleur. Même si on pouvait trouver un tel état, il doit être un état du cerveau de n’importe quel organisme vivant extraterrestre qui peut être découvert et qui soit capable d’éprouver de la douleur, avant même de pouvoir commencer à envisager qu’il soit la douleur. (Putnam, 1967, trad. Franç. p. 280-281)
Ainsi, la lecture que fait Putnam de la thèse de l’identité consiste à affirmer, que le partisan de cette thèse, en affirmant que chaque créature consciente doit être capable d’avoir des états identiques à nos états cérébraux, est engagé dans un point de vue extravagant. En conséquence, il propose que les états de conscience puissent être réalisés par différents états biologiques ou non biologiques, comme par exemple, certaines créatures ne possédant pas de cerveaux comme les nôtres, mais qui néanmoins pourraient être conscientes. Il apparaît donc que ces états mentaux pourraient être réalisables de façon multiple.
Références
- SMART, J.J.C. (1959) “Sensations and Brain Processes”, Philosophical Review, 68, reprinted in John Heil, Philosophy of Mind : a Guide and Anthology, Oxford: Oxford University Press, p. 116-127.
- PUTNAM, H. (1967) “The Nature of Mental States”, Art, Mind and Religion, University of Pittsburgh Press, trad. Franc. J.M Roy, in Philosophie de l’esprit, psychologie du sens commun et sciences de l’esprit, Textes réunis pas D. Fisette et P. Poirier (2002), Vrin, Paris.



Publié par Francois Loth