La thèse de Davidson : l’anomisme du mental

21 décembre 2006

22.jpg22.jpg

davidson.jpgL’anomisme du mental est une théorie qui utilise le monisme de l’identité des occurrences (billet précédent) pour construire une relation entre les événements physiques et les événements mentaux. Selon la théorie de l’identité des occurrences, un événement mental particulier est identique à un événement physique. Cependant, cette identité, dans la théorie de Davidson, s’accompagne d’un principe qui établit qu’il n’existe pas de lois strictes sur la base desquelles des événements mentaux peuvent être prédits ou expliqués par d’autres événements. Cette absence de lois est appelée « anomisme ». D’une manière générale, la thèse de l’anomisme dénie que l’occurrence d’un événement mental particulier, comme croire ou espérer quelque chose, ne peut pas être expliquée en faisant appel aux lois strictes.

La thèse de Davidson s’établit autour des trois principes suivants :

(1) Certains événements mentaux interagissent causalement avec certains événements physiques. [Principe d’interaction causale]

(2) Si deux événements interagissent causalement, alors ils sont subsumés par une loi stricte. [Caractère nomologique de causation]

(3) Il n’existe pas de lois psychophysiques strictes. [anomisme]

Ainsi, pour Davidson, chaque occurrence de relation causale implique l’existence d’une loi. S’il n’existe pas de loi, il ne peut y avoir de causation entre les événements. On peut par exemple expliquer la cause de la trace de skis dans la neige ou encore pourquoi un clou frappé par un marteau s’enfonce dans une planche. Un rapport entre la force et la surface, connecté à une loi, permet d’expliquer la pression formant la cause entre les deux événements : le ski causant une trace dans la neige, le clou s’enfonçant dans la planche. Cependant, s’il n’existe pas de loi connectant les événements, il ne pourra y avoir d’interaction causale. La causation mentale, comme l’indique le premier principe ci-dessus, permet des interactions causales entre le domaine physique et le mental. Cependant, pour Davidson, il n’existe pas de loi psychophysique. Par conséquent, en reconnaissant la validité des principes (1) et (2), on doit reconnaître que l’interaction causale n’est pas due aux propriétés mentales en tant que telles. Davidson écrit :

Il n’y a pas de lois psychophysiques strictes parce que le schème mental et le schème physique diffèrent dans leurs implications fondamentales. C’est un trait essentiel de la réalité physique que le changement physique puisse s’expliquer par des lois qui relient cette réalité à d’autres changements et conditions décrits en termes physiques. (1970, trad. Franç. p. 261)

Une telle affirmation vient radicalement barrer la thèse de l’identité des propriétés. En effet, construite sur la base de l’existence de lois entre le mental et le physique, la théorie de l’identité affirme que chaque type d’événement mental est nomologiquement corrélé avec un type d’événement physique. Certes il existe des corrélations entre le mental et le physique - Davidson ne nie pas l’interaction causale - mais ces corrélations ne peuvent faire l’objet de lois strictes. La thèse de Davidson, ne requiert donc aucune évidence empirique et est précisément construite sur cette absence de relation nomique entre le mental et le physique.

Mon désir, par exemple, de relire Ulysse de Joyce sera la cause d’un ensemble de mouvements en direction de ma bibliothèque. Ces mouvements provoqueront un certain nombre de changements dans le domaine physique. Cependant, il n’existe pas de loi stricte reliant ce désir particulier à cette modification dans le domaine physique. Pas plus qu’il ne peut exister de loi stricte reliant ma croyance (que le livre est situé à tel endroit précis de ma bibliothèque) à un genre d’activité cérébrale. Peut-on en effet espérer trouver un support neural pour cette croyance ? Peut-on penser qu’il existe un état neural particulier correspondant à cette croyance ? Une réponse positive à ces questions apparaîtrait pour le moins curieuse. En effet, autant il semble plausible de penser qu’il puisse exister un état neural spécifiquement corrélé à la sensation de douleur ou de la faim ou encore de certaines images mentales, autant certaines croyances apparaissent si spécifiques, tel l’espoir que la nouvelle traduction d’Ulysse ne nous décevra pas, que l’on ne peut s’attendre à leur trouver un quelconque corrélat neural.

Pour Davidson, les croyances et autres attitudes propositionnelles sont contraintes par des principes de rationalité et de cohérence, qui ne peuvent recevoir le moindre écho dans le domaine physique. De plus, les phénomènes mentaux, les attitudes propositionnelles en particulier, ne peuvent être attribuées, contrairement au domaine physique, sans la prise en compte d’un système plus large. Ainsi, pour attribuer une croyance à quelqu’un, il me sera nécessaire d’attribuer aussi une vie mentale complexe à cette personne. S’il existait des lois pouvant lier les croyances et autres attitudes propositionnelles à des substrats physiques, elles perdraient alors leurs caractéristiques liées au principe de rationalité qui gouverne le mental. Pour déterminer si un sujet possède une certaine croyance C il nous suffirait alors de vérifier si le substrat neural N est présent ou non dans ce sujet. Cependant, s’il en était ainsi, s’il existait des lois strictes pour le mental, alors le mental pourrait être réduit au physique (neurophysiologie). Ainsi, nous n’aurions plus alors besoin de nous demander si cela fait sens de lui attribuer telle ou telle attitude en fonction du contexte de ses autres croyances. Autrement dit, pour Davidson, le mental est contraint par des principes généraux de rationalité qui ne s’appliquent pas aux descriptions physiques. Connectée à une loi physique, la notion de croyance perd alors son essence. C’est la barrière qu’élève la thèse de l’anomisme du mental contre le réductionnisme.

Pour résumer, ce que nous pouvons appeler la position métaphysique de Davidson est a suivante : ce qui causalement se produit dans le monde est situé à l’intérieur du domaine physique et est sujet à des lois physiques strictes. Lorsque nous parlons d’événements mentaux, nous parlons aussi d’événements physiques. Cette position moniste qui établit qu’il existe dans le monde une seule sorte d’entité, permet à celle-ci, de posséder des propriétés mentales ou des propriétés physiques (dualisme des propriétés). Cependant parce que les propriétés mentales ne peuvent figurer dans des lois causales, les propriétés mentales sont causalement inertes. Ainsi, pour Davidson, les propriétés mentales n’apportent aucune contribution à la relation causale entre les événements. Au cœur de l’anomisme, le spectre de l’épiphénoménisme point.

 

Références

  • DAVIDSON, D. (1970) “Mental Events”, in Davidson (1980), Essays on Actions and Events., trad. Franç. P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993.
  • JOYCE, J. (1936) Ulysse, nouvelle traduction française sous la direction de Jacques Aubert, Gallimard, 2004.

Une identité plus faible : l’identité des occurrences

18 décembre 2006

21.jpg14.jpg

Le dualisme des propriétés (voir billet précédent), en renonçant au dualisme des substances, permet aux propriétés mentales, parce qu’elles sont possédées par une seule substance, d’être présentes à l’intérieur du domaine physique. En effet, les tenants du dualisme des propriétés, bien qu’admettant que certains organismes possèdent des propriétés mentales irréductibles pensent que seules des choses et des événements physiques existent dans le monde. Ainsi, un tel dualisme n’apparaît pas en contradiction avec le principe de la clôture. Peut-on cependant, associer le dualisme des propriétés avec la thèse de l’identité ?

La théorie de l’identité, de façon standard, parle d’identité entre les événements mentaux et les événements physiques. On dira que l’événement mental, consistant pour Stephen d’éprouver une douleur dentaire ce jeudi matin à 10 heures, est aussi un événement physique (cérébral). Une seconde occurrence d’événement mental, comme d’éprouver, pour Léopold, une autre douleur dentaire, ce même jeudi après-midi est aussi un autre événement physique. Le principe peut s’énoncer ainsi :

[Identité des occurrences] Chaque événement mental est un événement physique.

Cependant, lorsque l’on se demande en quoi ce qui est mental et ce qui est physique est identique, on peut se poser la question de savoir si l’identité s’applique aux seuls événements particuliers concrets comme, par exemple, ces deux occurrences individuelles de douleur se produisant à un moment donné, chez Stephen et chez Léopold ou si, l’identité s’applique à un genre d’événement sous lequel vient se ranger l’occurrence particulière. On peut ainsi considérer que parler de genre d’événements revient à parler de propriétés d’événements. La théorie « robuste » de l’identité affirme une identité des types ou des genres qui se comprend comme une identité des propriétés. Ainsi la propriété d’être une douleur dentaire est identique à une propriété neuronale. Chaque événement de douleur dentaire, la douleur de Stephen, celle de Léopold vient alors se ranger sous un même type d’événements ou autrement dit, sous un type de propriétés. C’est l’identité des types ou des propriétés. Ainsi la propriété d’être une douleur dentaire est une activation d’une certaine région cérébrale, chez Stephen ou chez Léopold.

Comme on le voit, l’identité des propriétés apparaît comme une théorie plus forte que l’identité des occurrences. En effet, la proposition qu’une propriété mentale M est identique à une propriété physique P implique que toutes les occurrences de M sont identiques avec toutes les occurrences de P, mais l’implication ne va pas dans le sens inverse.

Cependant, il n’existe pas de véritable certitude que pour chaque type de processus mental ou psychologique, il puisse exister un type d’état neuronal correspondant. Certes, l’identité des propriétés ayant des caractéristiques physiques, comme les propriété phénoménales, peut être plausible. Par contre, dans le cas des attitudes propositionnelles, on peut laisser persister quelques doutes. Comment la croyance qu’il pleut, qui est un état mental intentionnel, pourrait être identique avec une propriété neuronale ? En revanche, une certaine évidence en faveur de la plus faible identité que représente l’identité des occurrences (Token-token Identity) semble acquise.

Cependant, cette “faible” évidence est véritablement très faible lorsque l’on veut rendre compte du lien que le mental entretient avec le physique. En effet, la thèse du dualisme des propriétés, comme nous l’avons écrit ci-dessus est compatible avec cette forme d’identité des occurrences. En effet, les propriétés mentales et les propriétés physiques sont instanciées par la même entité, mais la théorie de l’identité des occurrences ne peut rien nous dire concernant la relation entre ces propriétés. Autrement dit, pour l’identité des occurrences, nous avons d’un côté des propriétés mentales et de l’autre des propriétés physiques. La théorie de l’identité des occurrences, si elle est un monisme, ne nous apprend, par contre, rien sur le comment une propriété mentale pourrait être basée ou expliquée physiquement. En effet, ce que montre la thèse de l’identité des occurrences est l’existence de propriétés mentales que posséderait une seule et même entité, mais qui échapperaient aux propriétés physiques de cette entité. On pourrait alors se demander en quoi la théorie de l’identité des occurrences peut bien nous aider à comprendre le mental ?


Le dualisme des propriétés

15 décembre 2006

2.jpg0.jpg

La thèse défendant l’irréductibilité des états mentaux se base sur un dualisme des propriétés.

Le dualisme des substances tel que Descartes l’a soutenu conçoit deux genres de substances : les substances mentales et les substances matérielles. Les substances matérielles sont étendues, et leurs propriétés sont des modes d’extension. Les substances mentales, au contraire, pensent, et leurs propriétés sont des modes de pensée. Dans cette ontologie, la substance étendue ne pense pas et la substance pensante n’est pas étendue. Les caractéristiques de l’extension et de la pensée s’excluent donc mutuellement.

Le dualisme des propriétés, quant à lui, affirme l’existence d’une simple substance physique (monisme), mais affirme aussi que cette simple substance peut posséder deux genres de propriétés : des propriétés mentales et des propriétés physiques – les premières n’étant pas réductibles aux secondes.

Le dualisme des propriétés vient se greffer sur une image métaphysique du monde hiérarchisée par niveaux et ne contenant donc qu’une seule substance physique. Certains éléments du monde, les pierres par exemple ne peuvent s’élever à la possession de propriétés mentales, alors que d’autres éléments, situés relativement haut dans la hiérarchie peuvent eux, posséder deux genres de propriétés : des propriétés physiques et des propriétés mentales. Ainsi deux genres différents de propriétés peuvent être exemplifiées ou co-exemplifiées par le même possesseur. Une personne, par exemple, peut mesurer 1,85 mètre et posséder la propriété mentale de croire que Florence est située à l’est de Sienne.

On peut aussi se demander si une substance pourrait posséder seulement des propriétés mentales ? Les partisans du dualisme des propriétés, ceux qui sont physicalistes, refuseront cette possibilité d’entités immatérielles tels que les esprits ou les anges.

Les tenants du dualisme des propriétés rejettent donc la thèse de l’identité des propriétés selon laquelle les propriétés mentales sont des propriétés matérielles. Cependant, ils acceptent une forme plus faible de la théorie de l’identité que l’on appelle « l’identité des occurrences » (Token Identity). Cette identité affirme que chaque substance ou événement mental est identique à une certaine substance ou événement matériel.

Le problème avec le dualisme des propriétés n’est pas tant que des propriétés mentales inévitablement se produisent en même temps que des propriétés matérielles, mais que ces propriétés, bien qu’elles puissent être définies comme des propriétés de plein droit, sont fondées ou dépendantes ou réalisées par des propriétés physiques. Nous possédons certaines propriétés mentales parce que nous avons certaines propriétés physiques (sans doute des propriétés neurobiologiques). Cependant les partisans du dualisme des propriétés sont souvent convaincus que les propriétés mentales résident à un niveau d’être supérieur. D’un autre côté, le matérialisme traditionnel échoue à identifier les esprits et leurs contenus avec des phénomènes de niveau inférieur.

Le challenge de l’engagement dualiste quant aux propriétés, impose donc de détenir une solution au problème du lien que doit entretenir ces deux genres de propriétés. Le dualisme des propriétés, soulève en effet, le problème de l’interaction entre le corps et les phénomènes de l’esprit. Mes pensées – nous en faisons l’expérience chaque jour - exercent une influence causale dans le monde physique. C’est en effet dans la relation causale, que la résolution du problème de l’interaction entre les deux genres de propriétés doit de manière cruciale, trouver une issue intelligible et cohérente.


Le réalisme au sujet des propriétés

12 décembre 2006

13.jpg9.jpg

Si l’on est réaliste au sujet des propriétés en général, - c’est-à-dire, si nous affirmons que les propriétés des choses existent indépendamment de nos croyances, de nos pratiques linguistiques ou encore de nos schémas conceptuels - nous devons reconnaître et identifier leur rôle ou le travail qu’elles sont censées accomplir dans le monde. La propriété d’être sphérique, par exemple, que possède une boule de pétanque, confère à celle-ci un certain pouvoir, celui de rouler. Le rouge particulier que possède une pomme, autre exemple, peut déclencher la réaction d’une photodiode d’un détecteur de couleur.

Le philosophe Sydney Shoemaker, parmi d’autres, a soutenu que nous pouvions reconnaître les propriétés justement par ce qu’elles activent dans le monde :

Nous connaissons et reconnaissons les propriétés par leurs effets, ou plus précisément, par les effets des événements qui sont l’activation des pouvoirs causaux que les choses ont, en vertu de posséder ces propriétés. (Shoemaker 1980, p. 214)

Ainsi, les propriétés intrinsèques des choses sont connues et se distinguent par certains pouvoirs qu’elles confèrent aux choses qui les possèdent. Autrement dit, ce qui se produit dans le monde physique, est redevable aux propriétés des objets à un moment t.

En appliquant ce principe de reconnaissance des propriétés, aux seules propriétés susceptibles d’effectuer un travail causal, nous traçons une ligne de démarcation entre l’ordre du langage d’un côté, dépendant de nos esprits et les propriétés dans le monde, existant « dans » les objets, de l’autre. Ici, une distinction s’opère entre les prédicats, qui ont le rôle linguistique de nommer ou de désigner une propriété, et les propriétés elles-mêmes. On peut alors se poser la question de savoir si chaque propriété possède une désignation linguistique ? La réponse est bien sur « non ». Les progrès de la science consistent en effet à mettre en évidence de nouvelles propriétés des choses et quand une propriété nouvelle est identifiée, il faut lui inventer un nouveau nom. Ainsi, c’est en observant le monde et en pratiquant des expériences, que les propriétés nous sont données. C’est donc à la science que revient en priorité le rôle de rechercher les propriétés des choses. Cette conception scientifique de la nature des propriétés est ainsi exprimée par David Armstrong :


Ce que les propriétés et les relations sont dans le monde, doit être décidé par le total de la science, c’est-à-dire, par la somme totale de toutes les enquêtes concernant la nature des choses. (Armstrong, 1979)


Quelle place alors pouvons-nous faire, au sein d’une telle conception des propriétés – et que certains pourraient qualifier d’ « austère » - aux propriétés mentales ?


Références

  • ARMSTRONG, D.M. (1979) A Theory of Universals, Cambridge: Cambridge University Press.
  • SHOEMAKER, S. (1980) “Causality and properties” reprinted in Identity cause and Mind, (2003) Cambridge: Cambridge University Press, p. 206-233.

Le réalisme causal

9 décembre 2006

12.jpg8.jpg

Le réalisme causal est le point de vue qui affirme qu’il existe de véritables connexions causales dans le monde. Cette approche de la causation s’oppose à la théorie de la causation comme régularité.

La théorie régulariste, associée à David Hume, analyse la causation en termes de séquences régulières. Selon cette théorie, un événement e1 en cause un autre e2 s’il est suivi par e1 et est tel que les événements du premier genre E1 sont régulièrement suivis par les événements du second genre E2.

Contraire à la théorie régulariste, la conception réaliste de la causalité est ancrée sur l’affirmation qu’il existe réellement dans le monde des relations causales. Autrement dit, la causalité est ici considérée comme une véritable constituante du monde[1]. Ce n’est pas une apparence, mais une relation réelle entre un événement ‘cause’ et un événement ‘effet’. Etre réaliste au sujet de la causation, consiste donc à affirmer qu’il existe quelque chose d’objectif se produisant dans la réalité extérieure, comme opposée à quelque chose de simplement subjectif, telle une structure de nos pensées ou nos seules perceptions. La relation causale n’est plus alors seulement logée dans la psychologie humaine (Hume) ou dans la compréhension (Kant) ou encore dans le langage descriptif d’une explication (Hempel et Oppenheim), mais se révèle être une structure du monde en dehors de nos concepts.

Ainsi, ce qui explique un événement ou un phénomène peut être identifié comme sa cause.

Un point de vue métaphysique de la causation utilisera les catégories d’objets et de propriétés pour parler des événements. Ainsi, un événement pourra être défini, comme faisant apparaître certaines propriétés d’un objet à un moment donné.

Une façon de concevoir les événements peut donc consister à les considérer comme étant composés d’un grand nombre d’instances de propriétés. Ainsi, une phrase comme, « la pierre lancée par Stephen a brisé la vitre » peut être vraie en raison de certaines propriétés constitutives de l’événement. Parmi celles-ci, la propriété d’être une certaine masse pour la pierre, mais aussi certaines propriétés liées à la force du lancer, etc. Par contre, certaines propriétés, comme par exemple, que l’événement se soit produit à tel moment d’une certaine journée, ne sera pas pris en compte dans l’explication qui consiste ici, à identifier la cause de la vitre brisée. Ainsi, l’explication d’un effet ne consiste pas seulement à se demander quel événement en est la cause, mais à identifier les propriétés responsables de l’effet.

En conséquence, vouloir faire une place au mental dans le monde physique, consiste donc à lui faire une place dans un monde causal.

Références

  • KISTLER, M. (1999) Causalité et lois de nature, Vrin.


[1] Il existe un certain nombre de tentatives de construction réaliste de la causalité. Par exemple, pour une conception basée sur les événements et le transfert d’une grandeur conservée, Max Kistler (1999).

 


Le problème de la causation mentale : « comment » ?

6 décembre 2006

11.jpg71.jpg

Ce que l’on nomme le problème de la causation mentale naît de l’intuition prégnante que dans notre relation au monde, il existe des cas indéniables d’occurrences de causation, mettant en jeu certains états dotés de propriétés non physiques. Ainsi, ma croyance qu’il pleut pourra être citée comme cause de mon comportement qui consiste à me saisir d’un parapluie ou encore ma soudaine douleur au pied comme cause de ma grimace, contraction musculaire de mon visage. En l’occurrence, ces deux exemples sont des cas de causation du mental au physique. Il peut bien sur, à l’inverse, exister une causation physique/mental, comme l’inhalation d’un parfum déclanchant un souvenir ou la piqûre d’insecte provoquant une douleur. Enfin, la croyance que la maladie est écartée causant un sentiment de joie et de soulagement ou le désir d’un exploit hors du commun causant une soudaine anxiété, seront des cas de causation mental/mental. La question que pose ce genre de causation est celle du comment de telles occurrences de causation sont possibles. Si l’action volontaire implique la causation de mouvements physiques par nos croyances et nos désirs, le problème de la causation mentale est celui qui se pose, lorsque l’on soumet la question du comment une chose pareille est rendue possible. Comment l’esprit parvient-il à créer des modifications dans le monde physique ? Comment une chaîne d’évènements physiques, composé de processus biologiques, peut-elle provoquer certains états de consciences ou encore faire émerger des sentiments?

Poser la question du comment revient à accepter et à prendre en compte l’intuition préliminaire, que les causes mentales ont des effets physiques.

Nous pourrions aussi ne pas nous concentrer sur le problème du comment de la causation mentale et admettre celle-ci comme un fait brut. Une telle approche de la causation pourrait alors se satisfaire d’une forme d’explication pratique, montrant qu’il existe un grand nombre d’occurrences, dans lesquelles le mental prend une part active (Baker 1995, Burge 1993). On parlerait alors d’explication plutôt que de causation. Par exemple, le souvenir d’avoir posé mes lunettes près du clavier de l’ordinateur, me fait me diriger vers mon bureau. Ce souvenir précis forme une cause mentale tout à fait respectable. Une telle explication en effet supporte bien l’énoncé contrefactuel suivant : « si je ne m’étais pas souvenu avoir posé mes lunettes près du clavier de mon ordinateur, je ne me serais pas dirigé vers mon bureau ». Cependant, parler en terme d’explication plutôt qu’en terme de causation pourrait bien nous conduire à escamoter la pertinence causale des propriétés mentales, pire, à dénier que les prédicats mentaux désignent des propriétés.

Ainsi, si l’on peut admettre que les explications pratiques expliquent effectivement avec succès des phénomènes de causation mentale, on peut néanmoins se poser la question du comment une telle causation est rendue possible. Pour Jaegwon Kim, le problème de la causation mentale « est le problème de montrer comment la causation mentale est possible, non si elle est ou non possible, bien que, ce qui se produit avec la question comment peut à la fin induire que nous reconsidérions notre position quant à la question si. » (1998, p. 61).

Références

  • BAKER, L. R (1995) Explaining Attitudes, Cambridge University Press.
  • BURGE, T. (1993) “Mind-Body Causation and Explanatory Practice”, Mental Causation, John Heil and Alfred Mele, eds. Oxford: Clarendon Press, p. 97-120.
  • KIM, J. (199 8) Mind in a Physical World Cambridge, Mass: MIT Press.

La philosophie de l’esprit sans propriétés mentales ?

3 décembre 2006

1.jpg6.jpg

220026823801_aa240_sclzzzzzzz_.jpg

Dans un livre récent d’introduction à la philosophie de l’esprit (La philosophie de l’esprit : De la relation entre l’esprit et la nature, 2005, Armand Colin), Michaël Esfeld expose tout l’embarras que l’on peut ressentir à l’usage que l’on peut faire du terme « propriété » en philosophie de l’esprit. D’ailleurs, sans doute pour délivrer le lecteur de cet embarras, le terme « propriété » ne figure pas dans l’index de l’ouvrage. Pourtant, voulant éclaircir la notion d’état, Esfeld écrit : « On adopte une conception bien précise des états : on considère un état comme l’occurrence individuelle – l’exemplaire – d’une propriété à un certain moment. Si Marie est dans l’état d’avoir mal à la tête aujourd’hui à midi, c’est une occurrence individuelle de la propriété d’avoir mal à la tête. » (p. 10).

Donc, selon Esfeld, si un organisme se trouve dans un état mental, c’est que cet état exemplifie une propriété mentale. Est-ce à dire que l’auteur affirme qu’il existe un objet universel abstrait de type mental qui entre en relation avec un particulier concret ? A moins qu’il ne veuille dire que cet exemplaire de propriété est lui-même un particulier, c’est-à-dire une propriété individuelle ou trope ? Ou encore un universel spatio-temporel ?

La notion d’ « occurrence de propriété », dont l’auteur admet qu’elle est une expression maladroite, pourrait bien être caractéristique d’une certaine situation en philosophie contemporaine de l’esprit.

On parle en effet facilement en philosophie de l’esprit de pertinence causale des propriétés mentales par exemple ou encore de propriétés mentales réalisables de façon multiple. Ainsi, la douleur pourrait être une propriété réalisée par d’autres propriétés. Affirmer cela signifie que l’on admette qu’il existe une propriété unique qui serait la douleur qui pourrait être partagée par tous les organismes éprouvant de la douleur. De telles affirmations réclament une inévitable justification métaphysique.

En effet, si « l’occurrence de propriété » dont parle M. Esfeld est une exemplification, il faut aborder le problème de la relation entre des objets spatio-temporels (particuliers) et ce qui existerait en dehors de l’espace–temps, les universaux. A moins que l’on conçoive que des universaux puissent être logés dans l’espace-temps et exemplifiés dans des particuliers. Ainsi, l’on peut se demander si l’ « occurrence de propriété » dont parle Esfeld est l’instance de la propriété universelle de douleur ? A moins que l’ « occurrence de propriété » soit elle-même une propriété particulière ?

Ces questions métaphysiques concernent l’ontologie des propriétés. Comme on le voit, la notion de propriété mentale qui, à première vue se distingue de la notion de propriété physique, demande un éclaircissement. Cet éclaircissement est métaphysique et concerne l’ontologie des propriétés.

Ainsi, lorsque l’on pose le problème de la causalité mentale, la question du rôle des propriétés mentales s’avère cruciale. En effet, la question déterminante consiste à se demander, si l’état de Marie, qui est d’avoir mal à la tête aujourd’hui à midi, est la cause de la tension de son bras vers le cachet d’aspirine. Si un événement mental se produit en vertu de l’exemplification d’une propriété à un instant donné, alors on ne peut éviter de parler des propriétés. Cependant, en faisant ainsi entrer les propriétés mentales dans le débat philosophique, inévitablement, la question du statut ontologique de ces entités – pour peu que l’on pense que le monde contienne un tel genre d’entités – se trouve posée. M. Esfeld choisit de n’en pas parler ou presque pas. Un point de vue ontologique sur le mental, peut-il faire l’impasse sur la métaphysique des propriétés ?